Pablo Bustinduy (Podemos): «Faute d’une force progressiste, nous aurons les monstres»

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De la démission de Renzi à la poussée des « forces pré-fascistes », le responsable de l’international à Podemos revient, dans un entretien à Mediapart, sur les crises de l'Union européenne. Pablo Bustinduy se dit « très préoccupé par la situation en France » et son « cycle réactionnaire ». Mais le député veut croire que le « cycle progressiste », ouvert par Syriza et Podemos, ne s’est pas refermé.

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De notre envoyé spécial à Madrid (Espagne) - L’Espagnol Pablo Bustinduy, né en 1983, est l’un des piliers de Podemos. Depuis le 20 décembre 2015, il est l’un des 67 députés du mouvement anti-austérité et de ses alliés qui bataillent à Madrid contre la droite de Mariano Rajoy (PP) au pouvoir. Ce sociologue de formation, passé par la Complutense de Madrid et Sciences-Po Paris, assistant de Pablo Iglesias quand ce dernier était eurodéputé (2014-2015), est aussi le porte-parole de Podemos sur les questions internationales.  

Dans un long entretien à Mediapart, il s’en prend aux « élites européennes » qui n’ont pas été capables de « bloquer l’émergence de ces forces pré-fascistes un peu partout en Europe », et s’avoue « très préoccupé » par la situation en France. « Les élections, l’an prochain en France et en Allemagne, pourraient consacrer cette internationale réactionnaire, qui monopolise le rôle d’opposition à l’establishment », s’inquiète le député, par ailleurs sceptique sur la stratégie du « plan B » de Jean-Luc Mélenchon.

Mediapart.- François Hollande a renoncé à la présidentielle de 2017, quelques jours avant la démission de Matteo Renzi en Italie. Qu’en pensez-vous ?
Pablo Bustinduy.- Cette coïncidence temporelle a la force d’un symbole. Renzi et Hollande ont incarné le dernier souffle du projet historique de la social-démocratie. La social-démocratie a connu une dérive néolibérale, que l’on peut retracer à partir des années 1990, après la chute du mur de Berlin. C’est l’époque de Blair, Schröder… Après la crise de 2008, l’austérité s’impose comme paradigme autoritaire, presque anti-démocratique. Et la social-démocratie fait le choix de s’y rallier.

Hollande et Renzi représentent le dernier effort pour donner un visage humain à l’austérité. Leur échec simultané marque la fin d’un long cycle géopolitique en Europe. Dans le cycle qui s’ouvre, le PS français, qui ne compte plus, je crois, qu’un septième des militants qu’il rassemblait en 2006, ne sera plus la locomotive des forces du progrès.

La social-démocratie paie en partie le prix de compromis qu’elle a passés avec la droite, au niveau européen. Peut-on encore gagner des batailles progressistes à Bruxelles ?
On peut encore gagner des batailles contre Bruxelles. On ne peut pas comprendre cette dérive néolibérale de la social-démocratie sans comprendre la construction de l’UE. C’est une “cage de fer” néolibérale, pour reprendre l’expression de Max Weber. Il ne s’agit pas seulement d’une opération juridico-politique pour démanteler l’État social. C’est une opération pour le rendre constitutionnellement impossible. Cela s’est vu de manière incontestable durant l’épisode grec. L’UE est devenue une formidable machine à rendre les politiques sociales impossibles. Il n’est donc pas possible de penser la reconfiguration d’un bloc historique des forces de progrès, sans penser en même temps le démantèlement de la structure néolibérale de l’UE.

Vous regrettez souvent que l’UE ne mette pas plus d’énergie pour contrer la progression des droites extrêmes, qu’elle n’en a mis en 2015 pour bloquer le gouvernement d’Alexis Tsipras en Grèce. C’est-à-dire ?
Nous avons assisté, pendant les sept mois de la négociation grecque, à une formidable mobilisation de toutes les ressources, financières, institutionnelles, de l’establishment bruxellois. Les élites européennes se sont mobilisées pour étouffer la possibilité d’une alternative démocratique aux politiques d’austérité. En revanche, les mêmes ont été incapables de bloquer l’émergence de ces forces pré-fascistes un peu partout en Europe. Faute de volonté politique, par exemple sur le dossier des réfugiés.

C’est une leçon sur la manière dont l’Europe fonctionne. Ces deux menaces sont très différentes pour l’establishment. L’une, celle que l’on a vue en Grèce, celle que nous voulons porter en Espagne, menace le rapport à la propriété et la répartition des richesses. L’autre, comme toujours dans l’histoire du fascisme, ne remet pas en cause les déséquilibres, ceux qui ont été creusés par les politiques d’austérité. Il est donc logique que Bruxelles ne se mobilise pas contre elles.

On a du mal à comprendre votre stratégie pour « démanteler la structure néolibérale » de l’Europe, si Podemos arrive au pouvoir. En quoi le résultat serait différent de l’expérience Tsipras ?
Nous ferons comme cela s’est toujours passé dans l’histoire politique de notre continent, à partir d’une combinaison de rapports de force. Cela inclut la désobéissance, ou encore la bataille politique sur ce qu’est le droit. Le droit, ce ne sont pas seulement les traités de Bruxelles, ce sont aussi nos propres constitutions, c’est aussi ce qui émane de la souveraineté populaire, c’est aussi la convention des droits de l’homme à Strasbourg. Il faudra utiliser toutes les ressources démocratiques, les luttes institutionnelles et sociales. Mais pour y parvenir, et changer les rapports de force, il faut d’abord gagner les élections.