Le rapport Mueller épargne Trump, tout en l’accablant

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Épais de 448 pages, fruit d’une enquête de deux ans, le rapport du procureur spécial Robert Mueller peint un portrait ravageur de Trump, qui a tout fait pour bloquer l’enquête le visant. Mais en se gardant de l’incriminer judiciairement, le procureur a sauvé sa présidence.

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New York (États-Unis) de notre correspondant. – Il laisse un drôle de goût, le très long rapport du procureur spécial Robert Mueller rendu public ce jeudi 18 avril après des mois de suppositions, d’hypothèses, et une couverture médiatique intense.

On connaissait certes ses conclusions générales, éventées fin mars par le ministre de la justice (attorney general) William Barr :

  1. La campagne de Donald Trump n’avait pas « conspiré » avec le gouvernement russe pour gagner l’élection présidentielle de 2016.
  2. Mueller n’a pas tranché la question d’une éventuelle « obstruction » de la justice par le président Trump, qui a pourtant limogé le patron du FBI James Comey en 2017, exigé à maintes reprises la fin de l’enquête le visant et insulté ledit Mueller, procureur républicain légaliste pourtant apprécié dans les cercles conservateurs.

Ces premières conclusions avaient douché les espoirs de beaucoup d’Américains, à tort persuadés que Mueller, un ancien patron du FBI sous Bush fils et Obama, serait le justicier qui les sauverait du long cauchemar trumpien.

Le pré-rapport de Barr, quatre petites pages seulement, posait de nombreuses questions. Le pavé de 448 pages posté jeudi 18 avril sur le site internet du ministère de la justice est bien plus consistant, fruit d'un an et onze mois d'une enquête minutieuse au cours de laquelle dix-neuf procureurs et quarante agents du FBI ont interrogé 500 témoins, analysé leurs mails et leurs téléphones, perquisitionné, requis toutes sortes de documents.

Il contient des centaines de bas de pages, cite entre guillemets de nombreux conseillers ou proches du président : l'ancien conseil de la Maison Blanche Don McGahn, l'ex-chef de cabinet Reince Priebus, l'ancienne éminence grise d'extrême droite Steve Bannon, l'ex-directrice de communication Hope Hicks, etc.

Avec toutes ses confidences faites sous serment, sa lecture est parfois criante de vérité. Un jour de mai 2017, par exemple, nous sommes dans le Bureau ovale, avec le président Trump et son ministre de la justice Jeff Sessions.

Celui-ci vient d'apprendre que son adjoint, Rod Rosenstein, a nommé l'ancien patron du FBI Robert Mueller pour enquêter sur sa campagne. « Oh mon dieu, c’est terrible, c’est la fin de ma présidence, je suis foutu », dit Trump. Dramatique : « Tout le monde me dit que ces procureurs, ça ruine votre présidence, ça prend des années et des années, je ne vais rien pouvoir faire. C’est la pire chose qui me soit arrivée. »

Plus précise, cette nouvelle version pose néanmoins d'autres questions.

Selon nos calculs, au moins 40 % des pages qu'il contient ont été un peu, à moitié, ou complètement « caviardées » par l'attorney general (ministre de la justice) qui joue plus que jamais son rôle de paravent du 45e président. Certaines pages sont même entièrement cachées : ces rectangles noirs sur fond blanc finissent par ressembler à des tableaux abstraits :

Selon le département de la justice, ces dissimulations substantielles concernent des procédures en cours, des informations révélées face à des grands jurys, la protection des sources du renseignement et des « méthodes d'investigation », et les informations personnelles susceptibles de nuire à la « vie privée » et la « réputation » de « parties tierces ».

On est prié de le croire sur parole. C'est pourtant difficile : le même Barr, qui a par le passé dit tout le mal qu'il pensait de l'enquête Mueller (il a été nommé par Trump précisément pour cela), ne rate aucune occasion de raconter l'histoire à l'avantage du président, comme il l'a fait juste avant la publication du rapport pour tenter de « cadrer » la réception qui en serait faite.

Il n'en faut pas plus pour que Caroline Fredrickson, la présidente de l'American Constitution Society, une organisation juridique progressiste, compare ce républicain madré, qui fut ministre de la justice adjoint sous George Bush père, à la secrétaire du président Nixon, Rose Mary Woods, qui effaça (une « terrible erreur », s'était-elle excusée) une partie des bandes enregistrées au cœur de l'affaire du Watergate.

Les démocrates du Congrès, inquiets de ce que des passages révélateurs aient pu être expurgés, exigent d'ores et déjà le rapport complet.

L'attorney general William Barr, le 18 avril 2019. © Reuters L'attorney general William Barr, le 18 avril 2019. © Reuters

C'est là qu'il faut évoquer l'étrange goût sur la langue que laisse ce rapport. Sur le fond, le rapport Mueller est en effet paradoxal. Organisé en deux grandes parties, l'une examinant les soupçons de « collusion » de la campagne Trump avec le Kremlin, l'autre détaillant les agissements de Trump pour enrayer l'enquête le visant, il aboutit à des conclusions ambiguës.

Dans les deux cas, Mueller ne nous dit pas qu'il n'y avait pas d'éléments. Au contraire, il dit dans le premier qu'il n'y avait pas assez pour poursuivre, par manque de preuves ; et il dépeint, dans le second, un président cherchant à tout prix à bloquer l'enquête le visant. Mais il dit aussi qu'il a fait le choix de ne pas considérer le président en poste comme un justiciable comme les autres, suivant en cela la jurisprudence du département de la justice où il a fait une grande partie de sa carrière.

Commençons par la collusion avec les Russes, objet de tous les fantasmes depuis le début de cette présidence. « L'enquête n'a pas établi que des membres de la campagne Trump ont conspiré ou se sont coordonnés avec le gouvernement russe dans ses efforts d'ingérence électorale », écrit Mueller.

Le procureur spécial détaille longuement les opérations de l'Internet Research Agency, liée au Kremlin, pour « provoquer et amplifier la discorde sociale aux États-Unis » (sic), par le biais de publicités ciblées sur Facebook et Twitter, l'organisation de faux meetings sur le sol américain pendant la campagne, et le hacking du renseignement militaire russe qui a récolté des centaines de milliers de courriels du parti démocrate, ensuite diffusés via les plateformes DCLeaks et WikiLeaks.

Il détaille les relations du premier cercle de Trump avec des contacts russes, parfois proches du Kremlin, mais n'a pas trouvé trace d'un « accord, tacite ou express, entre la campagne de Trump et le gouvernement russe sur l’ingérence dans l’élection ».

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