Au Brésil, les soupçons de corruption visant son fils fragilisent Bolsonaro

Par

Le fils aîné de Jair Bolsonaro, Flávio, qui doit prendre ses fonctions de sénateur au 1er février, se retrouve au centre d’un scandale financier impliquant son ancien attaché parlementaire. Les révélations se succèdent mais, pour l’instant, le président brésilien préfère garder le silence.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.– « Où est Queiroz ? » Depuis début décembre, cette question répétée en boucle sur les réseaux sociaux n'en finit pas de tourmenter Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil. Fabrício Queiroz, un ancien policier très proche du président, a été l'attaché parlementaire de l'un de ses fils, Flávio, quand celui-ci était député de l'État de Rio. Flávio doit prendre ses fonctions de sénateur au 1er février. Or un rapport du Conseil de contrôle des activités financières (COAF) a rendu publics des « mouvements irréguliers » sur les comptes de Queiroz, mouvements incompatibles avec ses revenus. Sous pression, le policier disparaît et le clan Bolsonaro choisit dans un premier temps de faire la sourde oreille.

Queiroz ne se rend pas à une première convocation, Flávio assure que tout peut s'expliquer ; également mis en cause par le COAF, Jair Bolsonaro parle d'un simple prêt à un ami pour expliquer le chèque de 6 000 euros déposé sur le compte de sa femme ; puis Queiroz assure, lors d'une interview télévisée, qu'il vend des voitures pour compléter ses revenus… Le lendemain de l'interview, il réapparaît dans un hôpital privé hors de prix pour une « chirurgie urgente ». Sa fille aurait aussi été employée dans le cabinet de Jair Bolsonaro, mais ses réseaux sociaux la montrent quotidiennement s'occupant d'un club de gymnastique. La presse rappelle alors les autres soupçons d'emploi fictif révélés pendant la campagne de Bolsonaro.

Jair Bolsonaro et son fils Flávio, à Rio de Janeiro, le 7 octobre 2018. © Reuters Jair Bolsonaro et son fils Flávio, à Rio de Janeiro, le 7 octobre 2018. © Reuters

Flávio assure lui n'avoir rien à cacher, mais ne se présente pas non plus à sa convocation. Les montants s'avèrent finalement plus importants qu'au début du scandale : presque 2 millions d'euros en trois ans transférés par Queiroz, dans ce qui semble être un schéma classique des députés du « bas-clergé » – engager des employés fictifs ou s’octroyer une partie du salaire d'attachés parlementaires. Des mouvements financiers suspects sont révélés, dont notamment 48 dépôts de 500 euros sur le compte de Flávio entre juin et juillet 2017. Il explique alors dans une interview privilégier ce type de petits dépôts pour « éviter les files d'attente », parle d'investissements immobiliers ou dans des franchises commerciales pour justifier la forte augmentation de son patrimoine depuis son entrée en politique…

Les Bolsonaro réagissent mal, en retard et, parfois, semblent perdre leur sang-froid. Le 17 janvier, le juge d'astreinte au tribunal suprême (STF) décide, à la demande de Flávio Bolsonaro, de suspendre les investigations. Selon ses avocats, même s'il ne prendra ses fonctions de sénateur qu'en février, il dispose déjà de l'immunité parlementaire. Mais la stratégie est perçue comme un mouvement de panique, alors que le président et son fils ont largement critiqué l'immunité parlementaire durant la campagne présidentielle. Surtout, une décision du STF votée en mai stipule que l'immunité ne s'applique qu'aux crimes commis durant le mandat. Un autre juge du STF a d'ailleurs assuré qu'il ferait tout pour relancer l'investigation lorsque le tribunal reviendra de congés, le 1er février. « Ce sera le premier test pour savoir si ce tribunal, qui s'est largement politisé depuis l'impeachment, a su rester indépendant et peut résister à la pression de l'extrême droite », analyse Adriano Codato, professeur à l'Université fédérale du Paraná (UFPR).

Le 22 janvier au matin, une opération de police vient compliquer la situation des Bolsonaro. À l'ouest de Rio, la police arrête plusieurs suspects appartenant à la milice de Rio das Pedras, l'une des plus importantes de la ville. Les milices, des groupes paramilitaires formés par des policiers et agents de sécurité, se sont créées à l'origine pour lutter contre les trafiquants, mais sont vite devenues des organisations criminelles pratiquant racket, assassinats et trafic de drogue. Certains des miliciens visés par l'opération font aussi partie du « Bureau du crime », un gang de tueurs à gages soupçonné d'avoir assassiné Marielle Franco en mars 2018.

Or, c'est justement dans la favela de Rio das Pedras que Queiroz a choisi de se cacher pour échapper à la presse. De plus, la mère, qui apparaît dans le schéma de financement illégal monté par Queiroz, et la femme du chef du « Bureau du crime », aujourd'hui en cavale, ont travaillé dans le cabinet de Flávio Bolsonaro. « Le scandale prend ici une autre dimension. Avant, ce n'était qu'une magouille politique de plus dans la longue tradition brésilienne. Mais c'est la première fois qu'une organisation criminelle de type mafieux semble entretenir des liens directs avec les plus hautes sphères du pouvoir », déclare Maurício Santoro, professeur à l'Université d'État de Rio de Janeiro (UERJ).

Flávio Bolsonaro, le seul parlementaire ayant refusé de participer à l'hommage rendu à Marielle Franco, a par le passé fait pression pour décorer deux des policiers arrêtés hier. L’un d’eux était déjà impliqué dans le massacre de cinq jeunes à la sortie d'une boîte de nuit en 2003. Jusqu'en 2008 et l'ouverture de la commission d'investigation parlementaire (CPI), de nombreux politiciens, dont les Bolsonaro, ont soutenu publiquement les milices. Flávio est allé jusqu'à présenter un projet de loi visant à les légaliser. Jair Bolsonaro, par le passé, a également fait plusieurs déclarations pour le moins complaisantes envers ces groupes criminels.

« Si c'était un ministre mis en cause, il suffirait de le virer et l'affaire se calmerait. Mais il ne peut pas renvoyer son fils qui ne fait même pas partie du gouvernement, explique Maurício Santoro. Le pouvoir chez les Bolsonaro est un business familial. » Ses fils l'accompagnent d'ailleurs partout : à Davos, Carlos et Eduardo étaient présents, même s'ils n'occupent aucune fonction officielle dans le gouvernement. Or, l'affaire semble déjà gêner son déplacement en Suisse. Après un discours pour le moins léger, Bolsonaro a annulé sa conférence de presse à cause de la « fatigue », selon l'un de ses proches, ou de « l'attitude antiprofessionnelle des journalistes », selon un autre.

Pour Adriano Codato, les investisseurs ne devraient pas se décourager face à ce genre de dénonciations, mais il est clair que l'objectif de présenter à Davos un « nouveau Brésil » a été compromis. L'influence des fils et du clan des idéologues sur le gouvernement pourrait dès lors se réduire du fait de cette histoire, laissant encore plus de place aux militaires et aux technocrates.

Aucune des maladroites tentatives n'est parvenue à étouffer l'affaire, et plus elle traîne, plus elle entache le principal actif de Bolsonaro : sa réputation d'incorruptible. Malgré tout, Adriano Codato pense que son image ne devrait pas trop en souffrir dans un premier temps : « Ses partisans les plus extrémistes le soutiendront jusqu'au bout. Les autres vont attendre de voir si la sécurité ou l'emploi vont s'améliorer. Les moins convaincus peuvent être déçus, mais cela va juste renforcer le discours du “tous pourris”. »

Au bout du compte, ces scandales ne vont pas nécessairement créer une crise grave, « mais même si ça ne débouche sur aucune condamnation, ces affaires peuvent largement affaiblir l'exécutif », assure Maurício Santoro. Et de puissants parlementaires sont prêts à profiter de l'occasion. Renan Calheiros par exemple, un sénateur maître en manipulation de couloirs et symbole de la « vieille politique » des magouilleurs pour le clan Bolsonaro, a su se rapprocher du président en difficulté pour tenter de se faire réélire à la présidence du Sénat. Si la main tendue ne suffit pas, les parlementaires pourront menacer de casser le mandat de Flávio. « Comme Temer après le scandale de corruption de la JBS, le gouvernement de Bolsonaro pourrait se retrouver paralysé si cette affaire prend plus d'ampleur », anticipe Maurício Santoro.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale