L’extrême droite de Vox chasse sur les terres rurales et délaissées de l’Espagne

Par

Le résultat de Vox, parti d’extrême droite surgi en 2013, est la grande inconnue des législatives espagnoles du 28 avril. Reportage en Aragon, sur ces terres éloignées des grands centres urbains, où Vox et son leader, Santiago Abascal, espèrent réaliser de gros scores.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Huesca (Aragon, Espagne), envoyé spécial.– Le public massé dans l’auditoire du palais des congrès de Huesca, une petite ville du Haut-Aragon, au pied des Pyrénées espagnoles, était conquis d’avance. En transe, il a agité d’immenses drapeaux rouge et jaune de l’Espagne dès l’arrivée de son candidat, aux cris de « Viva España ».

Mais Santiago Abascal a ouvert son discours par une anecdote personnelle, comme s’il lui fallait encore se présenter et briser la glace. Il s’est souvenu des randonnées qu’il faisait plus jeune, jusqu’au sommet de pics de 3 000 mètres d’altitude des montagnes alentour. À l’époque, son père, figure de l’aile la plus radicale du Parti populaire (PP) au Pays basque voisin, était menacé par l’ETA. « C’est une terre où je me suis caché, quand j’avais 18 ans », assure Abascal fils. Dans la salle, des « Abascal président ! » retentissent de plus belle.

Depuis l’annonce de la tenue de législatives anticipées dimanche 28 avril, le président de Vox, ce parti d’extrême droite en train de bousculer la politique espagnole, enchaîne les meetings. Il vient chercher le vote des « courageux », face à ce qu’il nomme « la petite droite froussarde »« la derechita cobarde » – du PP, auquel il a lui-même appartenu jusqu’en 2013.

Visuel de campagne, tiré du compte Instagram de Santiago Abascal, lors du meeting de Huesca. Visuel de campagne, tiré du compte Instagram de Santiago Abascal, lors du meeting de Huesca.

Le chef de Vox, 43 ans, fait campagne dans les banlieues populaires des capitales régionales et, surtout, dans ces petites villes d’une Espagne oubliée, d’Oviedo à Cordoue. Il arpente les terres rurales d’ordinaire acquises aux vieux partis du PP et du PSOE, dans l’Aragon, la Castille ou l’Estrémadure. Sur la route, il envoie des vignettes à la gloire d’un monde rural viriliste ancré dans ses traditions, de la chasse à la tauromachie (ici à bord d’un tracteur, au milieu d'un élevage de porcs).

« Certains disent que cette Espagne est vide. Mais ce n’est pas vrai. Cette Espagne a besoin d’un État fort, elle veut défendre son foyer, défendre la tauromachie », lance-t-il en ce soir de fin mars. Au premier rang du meeting, Pablo Ciprés, ancien soldat, et ex-torero, devenu candidat de Vox pour la province de Huesca pour les législatives, applaudit.

Sans surprise, Abascal tempête contre le modèle semi-fédéral espagnol, « qui fait qu’à Huesca, vous n’avez pas la même importance qu’à Saragosse », la capitale de la communauté autonome d’Aragon : « L’État des autonomies est devenu l’ennemi de la pluralité, l’ennemi de vos libertés, l’ennemi de l’égalité des droits sur tout le territoire national. » Son parti défend la suppression des dix-sept communautés autonomes et parlements régionaux, et veut une recentralisation complète du pays. Cela signifierait la fin du modèle d’organisation issu de la Transition démocratique ouverte après la mort de Franco en 1975.

capture-d-e-cran-2019-04-24-a-21-46-19
Abascal en fait le point de départ de l’édification d’une « Espagne vertébrée », selon le titre d’un livre d’entretiens qu’il vient de publier. Une allusion au classique d’Ortega y Gasset, qui décrivait en 1921 une Espagne devenue « invertébrée », sous l’effet des régionalismes, et faute d’une classe politique à la hauteur des événements.

Il mêle à cette idéalisation d’un monde rural d’antan, une évocation d’un passé soi-disant glorieux de l’Espagne, celui de la Reconquista face aux musulmans. Dans ce clip de campagne, diffusé en fin d’année dernière, on le voit monter à cheval, en réactivant les plus rances des imaginaires dans le sud de l’Espagne.

Durant son discours à Huesca, Abascal est revenu en longueur sur la polémique du moment, qu’il a lui-même déclenchée. Il a plaidé quelques jours plus tôt pour un assouplissement des conditions du port d’armes, dans un entretien au site Armas, consacré à « ses propositions en matière d'armes ».

Il a expliqué vouloir élargir le concept de légitime défense, même si cette proposition ne figure pas explicitement dans le programme du parti. « J’entends dire que l’on veut armer les gens comme aux États-Unis. Mais non ! Par contre, quand tu es chez toi, tu dois pouvoir te défendre, si des inconnus débarquent. Cela n’a rien à voir avec le fait de porter des armes dans la rue », insiste-t-il. Abascal se vante de détenir un Smith & Wesson, qu'il dit porter pour protéger ses enfants.

L’Espagne a longtemps fait figure d’exception dans le paysage européen des années 2000. Malgré la violence de la crise économique à partir de 2007, l’extrême droite n’a pas proliféré (notre enquête en 2011). D’abord parce que les souvenirs du franquisme restaient vifs. Ensuite parce que le Parti populaire a toujours su maintenir en son sein une aile radicale, incarnée par exemple par Esperanza Aguirre ou José Maria Aznar, qui parlait aussi à des nostalgiques du franquisme.

Clip de campagne de Vox. Abascal à bord d'un tracteur. Clip de campagne de Vox. Abascal à bord d'un tracteur.
Aux élections législatives de 2015, le parti Vox, tout juste lancé, a rassemblé à peine quelque 58 000 voix – soit 0,2 % des suffrages. Aux élections de 2016, ils n’étaient plus que 47 000 à voter pour le parti d’Abascal. Mais la crise catalane, et la poussée de l’indépendantisme catalan, ont rouvert un espace politique, en réaction, pour l’extrême droite « espagnoliste ».

Partisan jusqu’au-boutiste de l’unité de l’Espagne, Vox est sorti de l’anonymat en lançant la procédure judiciaire qui a abouti au procès, toujours en cours ces jours-ci à Madrid, contre douze figures de l’indépendantisme catalan, la plupart accusés de rébellion. Même sans représentation au Congrès des députés, Vox est parvenu à mieux occuper le terrain de l’anti-indépendantisme que ses concurrents à droite, PP et Ciudadanos.

Après un meeting triomphal dans le gymnase madrilène de Vistalegre en octobre 2018, le tournant s’est confirmé dans les urnes, aux régionales d’Andalousie, en décembre dernier. Donnée à 5 % dans les sondages, la formation obtient 11 % des voix et douze députés au parlement régional, dans l’une des régions les plus pauvres d’Europe, fief socialiste depuis trente-six ans. Ce dimanche, Vox espère bien faire mentir les sondages, une nouvelle fois, qui situent désormais le parti aux environs de 11 %, en cinquième position, non loin de la coalition de gauche Unidos Podemos.

« Ne cédez pas aux manipulations brutales des sondages, des médias, et des partis », a lancé Abascal à Huesca. Il s’en prend aux « “progre” izquierdistas » – les « progressistes gauchistes » –, mais aussi aux « séparatistes » (basques ou catalans), comme aux « islamistes ». Il critique Ciudadanos, le parti de la droite libérale surgie en 2014, parce qu’« ils feront ce que leur dit de faire Macron à l’Élysée ».

Il s’en prend plus férocement à Pablo Casado, le nouveau leader du PP, qui a durci la ligne du parti conservateur face à l’offensive de Vox : « Casado dit que l’on fait de la politique de café du commerce. Mais moi, cela me paraît souvent plus sensé, ce qu’il se dit au comptoir, qu’au parloir du Congrès des députés. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale