Jon Lansman (Momentum): «S’il veut arriver au pouvoir, le Labour ne doit pas oublier les électeurs du Brexit»

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Dans un entretien à Mediapart, Jon Lansman, proche de Jeremy Corbyn et cofondateur du mouvement Momentum, revient sur les tiraillements du parti travailliste britannique face à l’impasse du Brexit. 

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Londres (Royaume-Uni), envoyé spécial.– Le travailliste Jeremy Corbyn, premier opposant à Theresa May, va-t-il finir par défendre la tenue d’un second référendum sur l’UE, d’ici à la date butoir du 29 mars ? Ils sont nombreux à l’espérer, au sein de Momentum, ce mouvement de 40 000 activistes issus d'associations de terrain, lancé en 2015 pour soutenir Corbyn à la direction du parti.

Jon Lansman. © DR Jon Lansman. © DR
Dans un entretien à Mediapart, Jon Lansman, cofondateur et président de Momentum, mais aussi membre du bureau national exécutif du parti travailliste, reste toutefois prudent. Cet ancien collaborateur de Tony Benn, figure de la gauche radicale britannique dans les années 1980 et 1990, explique pourquoi le Labour a aussi beaucoup à perdre, s’il plaide pour une nouvelle consultation.

Qu’avez-vous voté au référendum de 2016 ?

J’ai voté pour rester dans l’Union européenne et je n’ai pas changé d’avis. Je continue de penser que c’est dans l’intérêt économique du Royaume-Uni. Mais je suis aussi, à ma manière, un eurosceptique. L’UE doit être réformée de fond en comble.

Le néolibéralisme est inscrit dans son architecture. L’UE n’est pas une structure démocratique, puisque le Conseil européen – les chefs d’État et de gouvernement, qui protègent leur pré carré – reste bien plus influent que le Parlement européen.

Nous n’avons pas su développer, au Royaume-Uni, une culture politique européenne. Nous n’avons jamais mené un débat satisfaisant sur le type d’Europe dont nous voulons. Nous avons seulement débattu sur le fait de rester dedans ou dehors, de la zone euro ou de l’UE. Cela ne va pas.

Les élections européennes qui arrivent vont déboucher sur un résultat atroce. Même si je ne crois pas aux comparaisons que je trouve exagérées avec les années 1930, la poussée des extrêmes droites nationalistes, autoritaires, et souvent racistes, constitue une menace majeure pour l’UE, alors que nous n’avons pas de forces de gauche en face. D’ailleurs, au sein de l’UE, tout cela est normalisé : les gens font des réunions avec des gens d’extrême droite, comme si tout cela était normal.

Quelle est votre réponse à l’impasse actuelle sur le Brexit ?

Momentum n’a pas vraiment adopté une position commune sur la crise en cours. Le référendum de 2016 a divisé tous les partis, comme les référendums ont l’habitude de le faire. De ce point de vue, le référendum sur l’UE a eu un effet très similaire à celui sur l’indépendance de l’Écosse [en 2014 – ndlr], qui a scindé les partis, transformé la politique écossaise, divisé les familles et les communautés.

Même chose pour le Brexit. Des circonscriptions aujourd’hui tenues par le Labour, certaines ont voté fortement pour le Remain [le maintien dans l’UE – ndlr], d’autres pour le Leave [le départ – ndlr]. Mais si l’on veut un gouvernement travailliste, et donc une majorité au Parlement – que nous n’avons pas aujourd’hui –, il va nous falloir regagner des circonscriptions où c’est le Leave qui l’a emporté.

Le gros de notre électorat actuel est certes favorable au maintien dans l’UE. Mais pour gouverner, nous devons être capables d’attirer des Remainers comme des Leavers. C’est pourquoi il me semble que l’approche de la direction du Labour [appeler en priorité à des élections générales anticipées, plutôt qu’à un second référendum – ndlr] est la bonne.

Jeremy Corbyn le 17 janvier 2019 à Hastings, Royaume-Uni. © Reuters/Peter Nicholls Jeremy Corbyn le 17 janvier 2019 à Hastings, Royaume-Uni. © Reuters/Peter Nicholls

Pour certains partisans du maintien dans l’UE, cette stratégie a un coût psychologique important. Je suis un internationaliste, et un Européen. La manière dont on se défait de l’Europe va à rebours de mes instincts. Mais il y a une logique : si nous voulons remporter les élections générales à venir, et réunir la population dans son ensemble, nous devons savoir parler à tous.

Est-ce que cela passe par la mise en place d’un Brexit doux, qui n’aurait pas été mon choix de départ ? J’en suis de plus en plus convaincu. Il y a encore quelques mois, la stratégie d’un accord « à la norvégienne » [calqué sur les relations actuelles entre l'UE et la Norvège – ndlr] me semblait totalement irrationnelle, puisque l’on se retrouverait à appliquer des décisions pour lesquelles nous ne sommes pas consultés. Bref, on perdrait en influence. Cette réserve reste exacte, mais j’ai évolué.

Beaucoup de gens n’ont pas voté le Brexit de manière rationnelle, mais plutôt pour exprimer une colère vis-à-vis de la manière dont la classe politique, tous partis confondus, les a traités et ignorés, et n’a pas su écouter leurs intérêts.

Mais une majorité de gens au sein de Momentum défend la tenue d’un second référendum…

Ce n’est pas tout à fait exact. Une majorité de gens, oui, est favorable à un nouveau vote, peut-être 55-60 % des membres. Mais il ne s’agit pas forcément du second référendum que réclament les gens de la plateforme People’s vote. Beaucoup des partisans d’un nouveau vote à Momentum ont posé des conditions : un autre référendum, oui, mais seulement si nous sommes incapables d’avoir une élection générale anticipée.

L’idée circule aussi d’un vote sur les options possibles du Brexit, afin de respecter le résultat de la consultation de 2016. Qu’en pensez-vous ?

Si c’est pour demander aux Britanniques s’ils veulent un soft ou un hard Brexit – en gros, le plan de Theresa May ou pas d’accord du tout –, ça, non, je ne prends pas. Mais un référendum qui pose l’alternative entre un soft Brexit et le Remain, ça m’irait plutôt bien. Même si je ne crois pas du tout que ce soit la solution définitive à la crise actuelle.

Le Labour a commis l’erreur de soutenir l’organisation de ce référendum en 2015. À l’époque, ce fut une décision de Harriet Harman, qui a dirigé le parti par intérim, après la démission d’Ed Miliband et avant l’élection de Jeremy [Corbyn]. C’était une erreur tactique de suivre David Cameron dans cette voix, qui a été commise par l’aile droite du Labour. C’est tout le problème pour nous aujourd’hui : parce qu’on a accepté le principe du référendum à l’époque, il est très dur pour nous de dire que nous ne voulons pas prendre en compte le résultat de la consultation aujourd’hui.

Je continue de penser qu’un référendum qui pose une question aussi lourde aurait dû se jouer avec un seuil plus élevé que 50 %. Un tel seuil divise la société, et mine la confiance des citoyens dans le système politique.

J’ajoute que, dans ce contexte, il n’est pas exclu que May aille aux élections. La raison en est qu’elle se trouve dans une position très difficile : elle ne peut pas obtenir le genre de Brexit qu’elle souhaite, et elle a besoin d’unifier les conservateurs, très divisés.

En cas de campagne, les Tories se rassembleraient autour d’elle, comme ils l'ont fait la semaine dernière. Deux tiers des conservateurs ont voté contre l’accord négocié par Theresa May, mais quelques jours plus tard, ils l’ont soutenue lors de la motion de défiance. Ils la soutiendraient, exactement de la même façon, en cas d’élections.

Beaucoup d’activistes, dans les mouvements sociaux comme à Momentum, jugent que le débat sur le Brexit est un piège pour la gauche : pendant ce temps-là, le pays ne parle pas de dossiers plus graves, de l’austérité au réchauffement climatique. Qu’en dites-vous ?

Je soutiens le leadership de Corbyn, et je veux l’aider à remporter les élections générales. On ne peut donc pas se permettre de ne pas parler du Brexit. Le changement climatique ou la lutte contre l’austérité sont sans doute des sujets plus importants, et j’aurais préféré que le Brexit ne se produise pas.

Mais notre travail, désormais, c’est de dégager, disons, une voie de navigation, et de tout faire pour éviter que le Brexit voulu par les conservateurs ne se concrétise, parce qu'il s’appuie sur l’idée d’un État rétréci, avec une économie dérégulée.

Le parti travailliste a-t-il su tirer les leçons des accusations d’antisémitisme qui l'ont déstabilisé l'an dernier ? Cette crise est-elle derrière vous ?

Je ne le crois pas. Il y a un problème d’antisémitisme à gauche. Ce n’est pas aussi grave que l’antisémitisme que l’on peut trouver chez certains à droite, mais oui, ce problème existe, et ce n’est pas qu’en Grande-Bretagne ou au parti travailliste.

De premières décisions ont été prises, mais il faut faire davantage. Et cela va prendre du temps, pour réparer la relation avec la communauté juive au Royaume-Uni, communauté dont je suis issu. Je me souviens avoir travaillé sur le cas de Dreyfus, quand j'avais 14 ans à l'école : j’ai toujours été intéressé par l’histoire de l’antisémitisme, et c’est sous cet angle que je me suis radicalisé en politique. C'est un sujet qui m'est cher, et cela me coûte de dire qu'il y a de l’antisémitisme au sein du Labour.

Les juifs qui vivent au Royaume-Uni sont en majorité critiques de la politique d’occupation des territoires, ils ne soutiennent pas la politique de Benjamin Netanyahou. En revanche, ils soutiennent l'existence d'un État juif. Quand des gens du Labour critiquent le sionisme, ils ne comprennent pas que les juifs au Royaume-Uni ne pensent pas comme Netanyahou. Ils pensent que le sionisme est une idéologie politique.

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L'entretien a été réalisé à Londres le 24 janvier et n'a pas été relu par Jon Lansman.