Accident de train au Cameroun: un rapport détaille la cascade de fautes

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Selon le rapport d’expert que Mediapart a consulté, l’accident, en octobre 2016, d’un train de la société de chemin de fer camerounaise Camrail, dont le groupe Bolloré est l’actionnaire majoritaire, est dû à « une accumulation de fautes graves et de négligences ».

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Dans son traditionnel discours de fin d’année, le 31 décembre 2016, le président camerounais Paul Biya a promis que « l’enquête approfondie » qu’il a commandée sur l’accident d’un train de la compagnie de chemin de fer Camrail, contrôlée par le groupe Bolloré, dirait « la vérité ». « J’en tirerai les conséquences, je m’y suis engagé », a-t-il ajouté. Depuis, les autorités n’ont rien communiqué de plus sur cette catastrophe ferroviaire qui a tué, le 21 octobre 2016, au moins 79 personnes et en a blessé plusieurs centaines d’autres dans la petite ville d’Éséka. Le résultat des enquêtes officielles reste donc inaccessible.

Cependant, Mediapart a pu se procurer plusieurs documents relatifs au drame, dont un rapport d’expert établi dans le cadre d'une investigation conjointe de la police et de la gendarmerie du Cameroun.

L'accident a fait au moins 78 morts © Reuters L'accident a fait au moins 78 morts © Reuters

Cette expertise confirme les premiers éléments déjà relevés par Mediapart : elle montre notamment que le train no 152 de Camrail, parti de Yaoundé pour Douala, avait des systèmes de freinage défectueux. Sans revenir sur tous les détails de l’accident, nous publions ici quelques extraits de ce document, tout en notant que la société Camrail a demandé la récusation de son auteur, ce dernier ayant été l’un de ses employés et étant en procès contre elle.

L’expert a d’abord examiné la locomotive. Cette dernière, numérotée 3007, était normalement équipée de deux types de freins : un système de freinage pneumatique et un système de freinage rhéostatique, « permettant de ralentir le moteur électriquement ». Or, « le freinage rhéostatique » était « hors service depuis plusieurs mois », selon le carnet de bord de la machine. « Le problème était récurrent sur la motrice 3007 et, entre le 10 octobre et le 21 octobre 2016, il a été signalé à plusieurs reprises au service d’entretien du matériel par les conducteurs sur le carnet de bord. »

Extrait du rapport d'expert Extrait du rapport d'expert

Même si ce système de freinage rhéostatique « ne donne pas les mêmes résultats qu’un freinage à air comprimé, il permet toutefois de ralentir le train et de soulager le freinage à semelles », précise l’expert dans son rapport. Le 21 octobre 2016, lorsque le train a quitté la gare de Yaoundé, la « motrice 3007 ne disposait donc que du seul système de freinage pneumatique, ce qui est d’ailleurs contraire aux prescriptions du constructeur du matériel ». Après l’accident, « toutes les semelles de freinage à air » étaient « totalement usées jusqu’aux porte-semelles (sous la machine). Ceci est le signe d’un effort de freinage excessif pour tenter de ralentir la vitesse du train par freinage de la locomotive ».

Le train no 152 était composé de 17 voitures, dont un fourgon générateur de marque allemande, placé en tête de rame, 12 voitures chinoises de marque CSR et 4 voitures de fabrication française, dites de « type SOULE », selon les termes utilisés par l’expert. Ces différentes voitures n’étaient pas équipées du même système de freinage. Les voitures françaises avaient un freinage par « mâchoires et semelles sur roues », tandis que les voitures chinoises avaient un freinage « par plaquettes sur disques ». Ce dernier ne fonctionnait pas : les voitures 1300 CSR souffraient d’un « défaut de freinage » connu « de tous les opérateurs de Camrail ». Le rapport cite plusieurs exemples de cas où des « dérives de convois » ont été relevées depuis la mise en service de ces voitures chinoises, en avril 2014.

Ce problème « a conduit les dirigeants de Camrail à composer un mixage des convois comportant les deux types de freinage, afin d’essayer de compenser les effets négatifs du système à disque des CSR ». Le cas du train accidenté « est atypique, avec 12 voitures CRS non freinées dans la pratique, une voiture de type SOULE déclarée non freinée », soit 13 voitures sur 17 sans frein. « Dans de telles conditions, la catastrophe était inévitable sur la forte déclivité de 16/1 000 entre Minloh-Maloume et Éséka, avec en prime des courbes “sèches” à ralentissements permanents, imposés depuis 2014 pour mauvais état de la voie. »

Les deux agents de conduite du train « étaient conscients du danger de partir de la gare de Yaoundé dans les conditions de sécurité précaires qui entouraient ce train », note le rapport. Le conducteur « connaissait parfaitement les défaillances techniques de sa locomotive, puisqu’il l’a révélé à plusieurs reprises au cours de voyages antérieurs. L’exploitation du carnet de bord de la machine 3007 […] nous l’a confirmé ». Le rapport évoque « les efforts de freinage excessifs à quelques kilomètres d’Éséka » du conducteur, ses appels téléphoniques au chef de la gare d’Éséka, « alors qu’il avait déjà totalement perdu la maîtrise de la vitesse de son train », sa « tentative désespérée de sauver son convoi ».

Pour l’expert, la vitesse excessive du convoi est sans conteste la cause de l’accident. Elle est « la conséquence des défaillances techniques connues de longue date, des erreurs graves et des décisions inconséquentes qui ont été prises lors de la formation du train et de son départ de la gare de Yaoundé, alors que son système de freinage était gravement défaillant ». La catastrophe est ainsi « totalement imputable à la société Camrail ».

Le rapport établit une chaîne de responsabilités qui implique plusieurs responsables de Camrail, dont le directeur général, le Français Didier Vandenbon. Ce dernier serait celui qui a ordonné d’ajouter au train no 152 les huit voitures chinoises, d’habitude utilisées sur le train no 192 effectuant le trajet Yaoundé-Ngaoundéré (nord).

En attendant que le président Biya se prononce et dise si cette expertise (il en existe au moins trois autres du même type) est considérée comme crédible ou pas par les autorités camerounaises, il y a déjà eu depuis au moins un autre accident ferroviaire dans le pays : un train de dix wagons transportant du bétail et des bergers a déraillé le 21 janvier sur la ligne Ngaoundéré-Yaoundé, du côté de Ngaoundal.

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