Espagne: des élections indécises, marquées par une radicalisation des droites

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Favori des législatives dimanche en Espagne, le socialiste Pedro Sánchez parviendra-t-il à construire une majorité pour rester au pouvoir ? En face, un « bloc des trois droites » se dessine autour du Parti populaire, allié à Ciudadanos et l’extrême droite de Vox. Les incertitudes sont nombreuses.

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Près de 37 millions d’Espagnols sont appelés aux urnes dimanche 28 avril, pour des législatives anticipées qui pourraient bien replonger l’Espagne dans l’impasse politique. Dans un pays bousculé par l’irruption d’un mouvement féministe d’une grande intensité, la campagne s’est polarisée autour de cinq hommes, illustrant encore une fois un net décalage entre les mouvements qui traversent la société et les partis qui la représentent.

Le gouvernement sortant du socialiste Pedro Sánchez va-t-il être reconduit, avec le soutien de Podemos, des nationalistes basques et, peut-être, des indépendantistes catalans ? Ou le bloc des trois droites – Parti populaire, Ciudadanos et l’extrême droite de Vox – va-t-il se consolider pour gouverner ? Décryptage des stratégies des quatre principaux candidats (lire le cas de Vox sous l’onglet Boîte noire).

> Pedro Sánchez : « ganar bien » pour gouverner en solitaire ?
Le chef du gouvernement sortant avait réussi à faire tomber Mariano Rajoy en juin 2018, avec l’aide de Podemos, mais aussi des partis indépendantistes basques et catalans. Mais moins d’un an plus tard, il avait dû jeter l’éponge, incapable de trouver une majorité pour faire adopter son budget pour 2019.

Pour ce scrutin d’avril, l’objectif du PSOE est clair : il veut élargir sa base de députés, aujourd’hui 84 élus sur 350, pour se rapprocher de la barre des 176 et ne plus dépendre des indépendantistes catalans pour sa survie politique. « Il ne suffit pas de gagner, nous avons besoin de bien gagner », a répété Sánchez lors d’un meeting, mercredi, à Gijón, dans les Asturies (nord).

Pedro Sánchez après sa victoire au Congrès des députés le 1er juin 2018 © Reuters / Sergio Perez. Pedro Sánchez après sa victoire au Congrès des députés le 1er juin 2018 © Reuters / Sergio Perez.
Pour y parvenir, Sánchez met en avant son bilan des dix mois à la Moncloa. En particulier une augmentation spectaculaire de 22,3 % du salaire minimum au 1er janvier, censée mettre en scène la fin des politiques d’austérité mises en place à la fin du second mandat du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero (2010-2011) puis au cours des deux mandats de Rajoy (2011-2018). Il s’est aussi illustré sur le terrain mémoriel, même si l’exhumation des restes de Franco d’une basilique située près de Madrid s’éternise. Il a également fait voter l’allongement du congé paternité et la création de 30 000 postes supplémentaires de fonctionnaires.

Si Sánchez, 47 ans, ne peut gouverner seul, il espère former une coalition avec Unidas Podemos et les nationalistes basques du PNV. Il a même, pour la première fois de la campagne, dans un entretien publié vendredi dans El País, ouvert la possibilité d’un gouvernement partagé avec Podemos (scénario que Sánchez avait rejeté en juin 2018, préférant un exécutif 100 % PSOE). Mais si les scores des trois formations restent en deçà de la majorité (ce qui est le cas si l’on s’en tient aux derniers sondages), il reste à voir si Sánchez ira jusqu'à demander, de nouveau, le soutien de formations indépendantistes catalanes.

L’une des clés de la fin de campagne réside dans les quelque 800 000 électeurs qui, d’après les études, hésitent toujours entre PSOE et Ciudadanos. Ils pourraient se montrer sensibles à l’argument du vote utile censé permettre à l’Espagne d’éviter le blocage. Ainsi l’hebdomadaire libéral britannique The Economist a-t-il appelé à voter PSOE pour éviter une nouvelle paralysie politique à Madrid.

> Albert Rivera : ravir au PP l’hégémonie à droite
Il y a un an, Rivera était l’homme fort du paysage politique espagnol. Dopé par la victoire de Ciudadanos, sa formation, aux régionales catalanes de décembre 2017, l’ancien joueur de water-polo s’imaginait en futur chef d’une coalition allant du PP (droite) au PSOE (sociaux-démocrates). « Tout était en place pour l’arrivée du Macron espagnol », ironise aujourd’hui le socialiste Oscar Puente.

Mais, en quelques semaines, les coordonnées de l’équation politique espagnole ont changé. La motion de censure du PSOE contre Rajoy, l’arrivée à la tête du PP de Pablo Casado – censée tourner la page des scandales de corruption – ou encore la poussée de l’extrême droite de Vox  alors que Ciudadanos a longtemps été seul à capitaliser sur la critique de l’indépendantisme catalan – ont affaibli le positionnement de Rivera.

Albert Rivera © Susana Vera / Reuters. Albert Rivera © Susana Vera / Reuters.
Le parti a opéré un virage, confirmé par les deux débats télévisés du début de semaine : il bataille pour l’hégémonie de la droite, laissant l’espace du centre au PSOE. Il vient de débaucher sur ses listes une figure du PP madrilène, Ángel Garrido.

Ciudadanos a déjà posé un veto à tout accord de gouvernement avec le PSOE à l’issue des élections. Si le parti tient parole, cela limite fortement ses options. Comme l’a expliqué Rivera dans un meeting dès fin mars, voici l'alternative : ce sera soit un « gouvernement Frankenstein » (comprendre : les socialistes avec Podemos et les indépendantistes), soit un gouvernement Ciudadanos avec le PP. Quant au soutien de Vox, il ne l’exclut pas, sur le modèle du gouvernement andalou formé en janvier dernier.

Rivera donne donc la priorité au « tout contre Sánchez » face à la mise en place d’un cordon sanitaire autour de l’extrême droite. La stratégie sera-t-elle payante dans les urnes ? L’alliance possible avec Vox préoccupe certaines des bases. « Le vote pour Vox, comme celui pour les séparatistes ou pour Podemos, est un vote qui tache. Ce serait bien sûr une grande erreur politique d’accepter » un soutien de Vox, a mis en garde Manuel Valls, qui se présente aux élections de mai à la mairie de Barcelone avec le soutien de Ciudadanos. L'ancien premier ministre français plaide, lui, pour une alliance PP-PSOE-Ciudadanos.

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Nous avons déjà consacré, en milieu de semaine, un ensemble d’articles à Vox :

– Un reportage dans un meeting à Huesca, dans le nord du pays

– Une enquête sur le financement des débuts de Vox par de l’argent iranien

– Un entretien à Madrid avec un porte-voix des victimes du franquisme, face au péril Vox