La peur au sein du pouvoir

Par Roberto Scarpinato

Mediapart poursuit la publication d'un texte sur la mafia et la peur écrit par Roberto Scarpinato, procureur général au parquet de Palerme. Mémoire historique de la lutte antimafia en Sicile, cette haute figure de la justice en Europe n’a cessé de donner un sens politique et historique à son travail de magistrat. Dans ce deuxième volet, publié en partenariat avec le MuCEM, Scarpinato raconte comment la peur règne à tous les échelons de la société mafieuse, là aussi où se décide le pire.

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La peur n’habite pas seulement le monde des honnêtes gens, mais aussi le monde des mafieux. En effet, ils vivent continuellement dans la peur d’être tués à leur tour, pour de multiples raisons.

Bernardo Provenzano © DR Bernardo Provenzano © DR
La première est liée au changement des équilibres du pouvoir au sein de l’organisation. Dans ce cas, les vainqueurs mettent en place des opérations d’extermination de leurs adversaires afin d’annuler leur capacité de réaction. Au cours de la dernière guerre interne à la mafia, suite à quoi le pouvoir a été pris par le groupe de Corleone, avec à sa tête Salvatore Riina, Bernardo Provenzano et Vito Ciancimino — leur conseiller politique également maire de Palerme —, plus de mille personnes ont été tuées en à peine deux ans (1981-1983). Les exécutions avaient souvent lieu en plein jour devant des centaines de passants. Les survivants ont été envoyés en exil à l’étranger. Après 1989, des dizaines de mafieux ont encore été assassinés car ils avaient organisé un putsch visant à renverser le pouvoir dictatorial de Salvatore Riina et à restaurer la démocratie au sein de l’organisation.

Le deuxième motif d’assassinat est dû à l’accusation, souvent fausse et dictée par un antagonisme interne, d’avoir violé les règles de l’organisation, d’avoir pris de l’argent dans la caisse commune ou d’être un indicateur de la police.

Le troisième motif est la critique des chefs de l’organisation, lors de confidences à des personnes dont on pensait à tort qu’elles étaient dignes de confiance.

Il y a eu aussi le cas de mafieux arrêtés qui se sont suicidés après avoir lu dans les actes judiciaires la retranscription de leurs conversations avec d’autres mafieux interceptées par la justice. Ils s’étaient rendu compte, en les lisant, que les paroles prononcées sous le sceau du secret allaient être connues de leurs chefs lors des procès. Ils savaient qu’il n’y aurait pas de pardon pour avoir violé les règles et utilisé des expressions irrespectueuses. Le suicide permet d’expier la faute tout en protégeant sa famille d’une probable vengeance.

Le quatrième résulte d’un jugement de non-fiabilité psychique émis par des membres de l’organisation. On a vu le cas d’un mafieux détenu assassiné uniquement parce qu’il avait manifesté des signes de souffrance psychique de type dépressif. Après une longue réflexion, il a été décidé de le supprimer car on redoutait que l’affaiblissement de sa capacité à se maîtriser puisse l’entraîner vers une collaboration avec la police et la magistrature.

Un cinquième motif d’assassinat est constitué par un lien de parenté avec des mafieux ayant décidé de collaborer avec la justice. Jusqu’à ce que l’État italien approuve la loi de 1991 concernant les collaborateurs de justice et les mesures nécessaires à assurer leur protection, la mafia a exterminé systématiquement les familles des mafieux qui avaient collaboré avec l’État. On a tué deux enfants, un frère, un beau-frère et un neveu du collaborateur Tommaso Buscetta. Ainsi que la mère, une sœur et une tante du collaborateur Francesco Marino Mannoia. Au cours d’un colloque, ce dernier m’a confié qu’elles venaient le voir dans ses rêves, la nuit, et le regardaient en silence. Il interprétait cette présence muette comme un reproche à son encontre, celui d’être responsable de leur mort.

La peur de la mort au sein de l’organisation a déclenché une dynamique complexe. De nombreux mafieux ont décidé de collaborer avec la justice pour avoir la vie sauve. Dans certains cas, leur famille les a publiquement reniés, les traitant d’infâmes et de menteurs. Ce reniement de la famille vise parfois à se protéger de la vengeance de l’organisation, mais il naît souvent d’un authentique mépris. Les collaborateurs de justice doivent donc gérer une double peur : celle d’être tués physiquement et celle d’être tués socialement, répudiés et méprisés par leur groupe d’appartenance. J’ai assisté personnellement à des scènes où des mafieux devenus collaborateurs étaient insultés par leurs femmes et enfants, qui considéraient que leur honneur était sali par cette trahison.

Parfois, à cause de cette réaction de rejet, certains mafieux qui avaient commencé à collaborer ont fait marche arrière. La peur d’être désavoués par leur milieu a été plus forte que la peur d’être condamnés à la prison à vie. Il y a eu aussi le cas dramatique d’une jeune fille de dix-sept ans, Rita Atria, fille et sœur de mafieux, qui avait commencé à collaborer avec le magistrat Paolo Borsellino en lui avouant les crimes et les faits en sa connaissance. Pour cette raison, elle avait été reniée par sa mère et toute sa famille. Malgré cela, Rita avait résisté à la pression, s’en remettant totalement à Paolo Borsellino car elle voyait en lui – en son extraordinaire humanité – non seulement un magistrat mais presque un père, le symbole d’un État mettant sa force tranquille au service des plus fragiles dans un monde injuste et violent.

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Quand Borsellino a été assassiné le 19 juillet 1992, Rita s’est sentie perdue et seule au monde. Elle a écrit dans son journal : « Avant de combattre la mafia, il faut faire son propre examen de conscience et puis, une fois qu’on a battu la mafia qui est en nous, on peut combattre la mafia qui est autour de nous. La mafia, c’est nous et la mauvaise manière de nous conduire. Borsellino, tu es mort pour ce en quoi tu croyais, mais moi je suis morte sans toi. » Une semaine après, Rita s’est tuée en se jetant du septième étage de l’immeuble où elle vivait, sous protection, à Rome. Après sa mort, sa mère s’est rendue sur sa tombe et l’a profanée à coups de marteau, pour afficher son mépris.

Stratégies de gestion de la peur. On sait que la peur joue historiquement un rôle central dans la psychanalyse. La manifestation (et l’organisation) de la peur, dans ses formes banales et pathologiques, est le fil rouge de toute existence. L’histoire de chaque individu peut être racontée en observant la manière dont il réagit, interagit et négocie avec ses peurs, dès sa naissance et tout au long de sa vie.

La peur ne marque pas seulement l’existence individuelle mais aussi la vie sociale. Au fond, cela a été observé, toute culture peut être décodée comme un ingénieux mécanisme qui rend la vie vivable malgré la conscience et la peur de la mort.

Cela est d’autant plus vrai en Sicile où, pour les raisons précédemment évoquées, la peur sous sa forme la plus radicale – la peur de la mort – a tenu un rôle primordial dans la vie collective : cette importance a entraîné le développement de stratégies culturelles et de mécanismes de défense intégrés dès l’enfance à travers l’éducation, l’observation des autres et l’expérience directe.

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Le texte de Roberto Scarpinato que nous publions a été lu le 11 juin 2015 au Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM), à Marseille, qui le lui avait commandé dans le cadre d'un cycle de grandes conférences “Pensée du Monde” sur “La peur : raisons et déraisons” dont Mediapart était partenaire et dont vous pouvez retrouver toutes les vidéos ici.

Merci au Mucem et à la maison d'édition La Contre Allée pour l'autorisation de reproduction de ce texte. Et merci à Anna Rizzello, qui en a assuré la traduction.

Roberto Scarpinato fut par ailleurs en octobre 2014 l'invité d'honneur de la soirée « Corruption, ça suffit! », organisée par Mediapart au Théâtre de la Ville, à Paris.