Trump fulmine, pris dans un «impeachment» qui va se tenir au grand jour

La Chambre des représentants a adopté ce 31 octobre une résolution qui renforce encore la procédure de destitution engagée contre Donald Trump. Le scandale ukrainien a déjà produit des dégâts politiques considérables. Des diplomates parlent haut et fort contre le président et des conseillers démissionnent à la file.

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Depuis une semaine, le fil Twitter de Donald Trump (@realDonaldTrump) est en surchauffe : plus de 200 tweets en sept jours à peine ! Ce nombre vient illustrer l’état avancé de fébrilité et de fureur du 45e président face au scandale ukrainien. Cette affaire avait décidé, le 24 septembre, les élus démocrates de la Chambre des représentants à ouvrir une procédure de destitution (impeachment) visant le patron de la Maison Blanche.

Donald Trump fulmine, enrage, tempête, relaie sur son Twitter la chaîne ultra FoxNews qui donne en continu l’artillerie lourde contre « les traîtres démocrates ». Trump tweete en capitales et avec points d’exclamation contre les « DO NOTHING DEMOCRATS » (« les démocrates qui ne font rien ») et l’affreux « SHIFTY SCHIFF » (« Schiff le Sournois »), du nom de l’élu démocrate californien qui préside la commission du renseignement principalement en charge de la procédure d’impeachment.

Shifty Schiff est un manipulateur, un couard, un menteur, un traître, un corrompu ; il faut l’arrêter, le juger ou plutôt le condamner et puis l’emprisonner, apprend-on au fil des éructations présidentielles. Il ne s’agit plus seulement de la routinière hystérie verbale d’un président toujours soucieux de chauffer à blanc sa base électorale. Donald Trump n’est pas coulé, mais il est touché, et cette fois-ci sérieusement. Et il se débat à coups de mensonges et de n’importe quoi. CNN a fait le compte : le président a asséné en une semaine 96 fausses affirmations.

Nancy Pelosi, jeudi 31 octobre, présidente démocrate de la Chambre des représentants. © Reuters

Car cette affaire de l’impeachment, qui fait suite à l’interminable feuilleton de l’ingérence russe lors de l’élection de 2016, se révèle autrement plus dangereuse pour lui. Jeudi 31 octobre, ce processus de destitution a pris une dimension nouvelle avec l’adoption par la Chambre des représentants, à majorité démocrate, d’une résolution qui renforce la solidité de la procédure et, surtout, sa puissance d’impact.

231 des 236 élus démocrates ont voté en rangs serrés ce texte, quand il y a un mois beaucoup d’entre eux ne se disaient pas prêts à le faire, redoutant d’engager un nouveau et interminable feuilleton aux effets contre-productifs. Les premiers résultats du travail engagé par trois commissions – et en particulier celle du renseignement présidée par le fameux Shifty Schiff – les ont convaincus cette fois de voter pour en séance plénière. Face à eux, les républicains ont voté en bloc contre (194 sur 197 élus).

La résolution consiste essentiellement à autoriser des auditions publiques de responsables. De publier les scripts des auditions déjà réalisées à huis clos. D’accroître la pression sur la Maison Blanche pour la forcer à collaborer. Les démocrates démolissent ainsi l’argumentaire déployé par les républicains, qui n’ont cessé de dénoncer « une enquête manipulée dans le secret d’auditions à huis clos », « la fabrication d’éléments de preuves bidons ». « Qu’est-ce que Adam Schiff a donc à cacher ? Que cuisine-t-il dans le secret ? », ont été les principaux slogans répétés à satiété par le camp républicain.

Jeudi, Nancy Pelosi, l’élue démocrate bête noire de Donald Trump, qui préside la Chambre des représentants, pouvait triompher : « Les républicains ont peur que la vérité devienne publique », disait-elle en présentant la résolution.

Voilà donc le camp Trump pris à contre-pied. Les auditions vont désormais s’étaler sur les chaînes de télé en continu, être commentées, disséquées, diffusées et rediffusées. Le chaud-bouillant fil Twitter présidentiel pourrait ne pas suffire à endiguer cette vague de révélations. « C’est la plus grande chasse aux sorcières de l’histoire de l’Amérique », a gazouillé très fort Trump en apprenant le résultat du vote. Mais il ne reprenait là qu’un vieux commentaire martelé depuis des semaines.

En criant tout leur soûl, Donald Trump et son avocat pitbull Rudy Giuliani avaient pu écraser durant des mois sous un bombardement intense de slogans le discret, silencieux par obligation et précautionneux procureur spécial Mueller, chargé de l’enquête russe. Cette fois, les règles du jeu ont changé. L’enquête va se faire sur la place publique. Les auditions à huis clos ont déjà donné lieu à des comptes rendus précis. La multiplicité des acteurs éparpille les cibles. Et Dirty Rudy Giuliani n’est plus dans cette affaire l’avocat, mais l’accusé principal (après Trump) de la manipulation ukrainienne.

Plus grave encore pour Trump : toutes les auditions réalisées depuis un mois d’une douzaine d’acteurs de l’affaire, de diplomates, de conseillers à la Maison Blanche sont venues confirmer ce qu’affirmait la plainte du lanceur d’alerte – un agent de la CIA – et ce qu’exposait déjà clairement le script de la fameuse conversation téléphonique du 25 juillet entre Donald Trump et Volodymyr Zelenski, le président ukrainien. Conversation dans laquelle Trump « demande une faveur » à son homologue : ouvrir une enquête contre Joe Biden et son fils, travailler avec son avocat Giuliani et son ministre de la justice Barr. Pour résumer : monter un dossier contre celui qui est en position d’être son concurrent lors de la présidentielle de 2020.

Plus encore que de confirmer le contenu de cette conversation, les témoins auditionnés ont donné de précieux éléments de chronologie et de contexte dans lequel s’est inscrit ce coup de téléphone présidentiel. Et le résultat est accablant pour Donald Trump. Il peut être résumé en cinq points :

1. Depuis le printemps dernier, Rudy Giuliani et quelques autres ont monté une véritable diplomatie parallèle pour obtenir du pouvoir ukrainien une enquête et un dossier sur les Biden.

2. Pour cela, Giuliani s’est acoquiné avec de troubles hommes d’affaires américano-ukrainiens aujourd’hui arrêtés et incarcérés aux États-Unis.

3. Giuliani a également organisé une campagne de dénigrement visant l’ambassadrice américaine à Kiev afin d’obtenir son limogeage et son rappel en mai.

4. Une aide américaine de 400 millions de dollars (essentiellement des armements) à l’Ukraine a été bloquée par la Maison Blanche pour accroître la pression sur le pouvoir ukrainien et devenir, de fait, une contrepartie à un dossier Biden.

5. Toutes les procédures et instances de décision ont été durant des mois court-circuitées par quelques proches du président pour mener à bien leur dossier ukrainien.

« Une grenade dégoupillée qui va tous nous faire sauter »

Il est un autre désastre collatéral à cette première vague d’auditions. Le huis clos a permis au camp présidentiel de limiter la casse mais il va désormais apparaître de manière spectaculaire au grand jour. C’est l’état de désorganisation complète de la Maison Blanche ; le mode erratique, colérique, incontrôlé de gestion et de décision de Donald Trump ; les démissions en cascade de membres de l’administration, diplomates et conseillers.

Volodymyr Zelenski et Donald Trump le 25 septembre, lors d'une rencontre en marge de l'assemblée générale des Nations unies à New York. © Reuters

Des journalistes avaient certes déjà raconté tout cela. Un Donald Trump allongé dans son king size bed à 19 heures, mangeant des cheeseburgers en regardant FoxNews, tweetant et téléphonant à ses interlocuteurs du soir, Giuliani, toujours lui, des éditorialistes de la Fox, des hommes d’affaires. Et puis décidant, passant ses consignes, puis changeant d’avis. Cette fois, c’est un paysage quasi identique qui surgit mais plus saisissant encore puisqu’il est détaillé par les collaborateurs du président, ceux qui doivent au jour le jour lui murmurer à l’oreille, appliquer, endiguer la parole présidentielle ou la susciter.

Le résultat est une hécatombe : une soixantaine de hauts responsables ont démissionné ou ont été limogés depuis janvier 2017, chef de cabinet, ministres, directeurs du renseignement, du FBI, de la CIA, conseiller à la sécurité nationale, porte-parole.

Le seul scandale ukrainien a déjà son lot de « morts » démissionnaires lorsqu’ils ont été convoqués ou mis en cause par la commission de la Chambre des représentants : Kurt Volker, représentant spécial pour l’Ukraine ; Rick Perry, ministre de l’énergie ; Michael McKinley, premier conseiller du secrétaire d’État (« J’ai été choqué que des gouvernements étrangers soient approchés pour obtenir des informations négatives sur des opposants politiques », a-t-il expliqué) ; Tim Morrison, expert Russie et Europe au conseil national de sécurité.

Tous les témoignages, jusqu’alors, convergent pour raconter un appareil d’État et une diplomatie stupéfaits de voir se déployer une entreprise parallèle menée par quelques-uns (le chef de cabinet du président, son avocat, l’ambassadeur auprès de l’Union européenne) et visant à satisfaire la demande de Trump : monter un dossier contre Biden père et fils à quelques mois de la présidentielle.

Les auditions étant désormais publiques, les démocrates vont multiplier les convocations de hauts responsables. Et ils croient tenir leur smoking gun en la personne de leur vieil adversaire de toujours, John Bolton. Ce faucon, plaidant pour des guerres réparatrices contre l’Iran, le Venezuela, après avoir travaillé pour George Bush, a été durant un an et jusqu’au mois dernier le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump.

Néoconservateur ultra, John Bolton apparaît néanmoins soucieux des règles et des procédures. Des témoins, membres du conseil de sécurité ou diplomate, ont ainsi raconté à la commission d’enquête la fureur de Bolton apprenant la manipulation ukrainienne lancée par Giuliani. « Ce type est une grenade dégoupillée qui va tous nous faire sauter ! », dit-il alors à sa collaboratrice, qui a relaté cet échange à la commission d’enquête.

Le 10 juillet, Bolton pique une colère et interrompt brutalement une réunion avec des conseillers ukrainiens lorsqu’un proche de Trump évoque la question des enquêtes et fait miroiter une rencontre dans le bureau ovale entre les présidents ukrainien et américain. Il demande que soit saisi le juriste du département d’État, s’emporte et recadre plusieurs diplomates.

Jeudi 31 octobre, Shifty Schiff s’est donc fait un plaisir de convoquer John Bolton devant la commission d’enquête. L’ancien conseiller national à la sécurité s’y rendra-t-il pour éclaircir les raisons de son départ-limogeage et ce qu’il a découvert de l’affaire ukrainienne ? Réponse dans les jours qui viennent. Mais ses déclarations pourraient évidemment déstabiliser plus encore la Maison Blanche.

Les « Never Trumper », les « Tout sauf Trump », pourrait-on traduire : voilà la formule réanimée par le président pour tenter de décrédibiliser tous ces hauts fonctionnaires, conseillers et collaborateurs qui ont parlé devant les parlementaires. La défense est faible mais elle permet à Donald Trump de réactiver l’argumentaire d’un Deep State, ou État profond, acharné à organiser sa perte.

« On veut vous voler votre vote de 2020 ! », répète Trump à chacun de ses meetings. Sa base électorale y croit dur comme fer. Mais l’argument ne semble guère atteindre un électorat plus indécis. Avant l’adoption de la résolution renforçant, ce 31 octobre, la procédure d’impeachment, les démocrates ont multiplié les enquêtes d’opinion, en particulier dans les swing states, ces États où se joue l’élection présidentielle. Les électeurs semblent soutenir la procédure de destitution, à tout le moins vouloir connaître la vérité sur cette affaire ukrainienne.

Que la procédure aboutisse ou non, et le Sénat à majorité républicaine aura tous les moyens de la bloquer, ce nouveau scandale Trump organise d’ores et déjà la campagne présidentielle. La Maison Blanche est cette fois face à des difficultés politiques immenses, jamais rencontrées jusqu’alors. À ce jour, Donald Trump n’a pas trouvé la parade.

François Bonnet

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