«La République est peu démocratique, et de moins en moins sociale»

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Alors que la campagne présidentielle se dessine, l'historienne Michèle Riot-Sarcey déplore le manque de souffle des différents programmes politiques en concurrence. Et s'alarme de la perte de cette audace utopique qui animait le projet socialiste à ses origines historiques.
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Qui se souvient qu'à l'origine des pensées socialistes, au début du XIXe siècle, se trouvaient des élans utopistes qui recouvraient une large audience? Qu'à cette époque la volonté de transformer radicalement les rapports sociaux pour améliorer la condition politique de l'homme ne relevait pas du gentil conte ou de la rêverie improbable? Pas la gauche actuelle, si l'on en croit l'historienne Michèle Riot-Sarcey, spécialiste de la pensée politique et de l'histoire révolutionnaire, pour qui il est urgent de réiventer des formes d'organisations politiques réellement démocratiques.

L'utopie ne relève-t-elle pas du conte? Peut-elle vraiment servir de guide à l'action concrète sur la réalité?

Sans doute le peut-elle, mais encore faut-il savoir de quoi on parle lorsque nous nous référons à l'idée d'utopie. L'utopie coïncide avec l'avènement des pensées socialistes au XIXe siècle. Certains ont voulu confondre l'idée avec sa caricature despotique. Ils ont proclamé la mort des utopies après la chute du Mur de Berlin. Or, l'utopie qui mobilisa des milliers de personnes à partir d'un idéal collectif fut, très tôt, enfouie sous les décombres des partis dits communistes qui jamais n'ont su conjuguer liberté critique avec «l'organisation» étatique, à l'inverse des espérances des communistes des années 1840.

Quelle est la posture politique de l'utopisme?

L'utopie est d'abord une projection vers un avenir meilleur; un idéal qui à la fois émane de la réalité et la dépasse. Non pas une chimère, «dans aucun lieu nulle part», mais un possible, incompatible avec l'ordre existant. L'esprit utopique, ou le «principe espérance» comme le caractérise Ernst Bloch, suppose d'abord une réaction critique à l'égard de l'ordre en place. À la manière de Thomas More qui, au XVIe siècle, trompa ses censeurs en écrivant une fable: Utopia (à la fois bon et non lieu), sorte de ruse de l'écriture «oblique» comme l'écrit Miguel Abensour, pour mieux mettre en pièces l'Angleterre de l'époque.

L'utopiste – dont les figures modernes s'incarnent dans les personnes de Saint-Simon, Owen, Fourier – est donc d'abord celui qui veut transformer le monde en lui donnant une forme harmonieuse. Malgré leurs divergences – nombreuses –, tous trois sont hommes des Lumières. Ils cherchent à en corriger les erreurs, particulièrement celles des «philosophes», selon Fourier, et à dépasser un XVIIIe siècle «destructeur» en inventant un nouveau monde soutenu dans une nouvelle religion. La Révolution avait tout défait, il fallait tout reconstruire. Chacun retient l'esprit d'association et d'organisation qui court à travers le siècle dans une période où la misère est ressentie comme l'échec de la Révolution. Or, la réponse à cette question prend son origine dans une critique sociale radicale des temps «nouveaux», pas encore modernes. L'un s'en prend à la religion (Owen), l'autre à la morale (Fourier): à leur suite, on s'organise, on tente d'imaginer des communautés, on invente le sens de la Commune.

La révolution de 1848 semble placer à portée de mains tous ces projets d'auto-organisation. Tocqueville l'a bien compris, et c'est par-dessus tout ce qu'il craint. «Mille systèmes étranges s'affichaient sur les murs de la ville de Paris en février 1848, jusqu'à l'égalité entre hommes et femmes», écrivait-il... Des projets concrets de «maisons communes» sont dessinés, des plans sont dressés avec bibliothèque, laverie, atelier, crèche... Bref toutes sortes d'éléments qui rendaient possible l'entraide de chacun avec chacun. Tocqueville l'a emporté, et tout ce foisonnement d'idées a été balayé par la répression sanglante dont juin 1848 a fait l'objet.

Les utopistes ne sont-ils pas aujourd'hui, sinon discrédités, du moins oubliés?

Depuis le XIXe siècle, les contemporains ont pris la mauvaise habitude de penser l'utopie comme un rêve inaccessible: un impossible. Or, comme l'écrit Saint-Simon, l'utopie n'est qu'un projet en instance de réalisation, à condition, bien sûr, de vouloir le bien de l'humanité. Depuis la Révolution française, l'utopie s'inscrit dans le concret, et devient quasiment un programme de réforme sociale. Les utopistes, ou réformateurs, tels qu'ils se nommaient eux-mêmes, étaient convaincus de la nécessité d'organiser autrement les rapports sociaux. Leur but n'était pas de s'emparer du pouvoir politique, mais d'améliorer la vie, le quotidien de tous et de chacun. Imaginer autrement l'industrie, le travail, la production, l'apprentissage du savoir, etc.: l'espoir réel d'un mieux être sous-tendait tous leurs projets.

Considérés comme subversifs, rendus responsables des révoltes ouvrières, particulièrement celle des canuts de 1831, accusés d'être les instigateurs des révolutions, notamment celle de 1848, chassés de l'espace politique par les autorités, morales et politiques, les auteurs jugés «chimériques», porteurs d'illusion, ont été écartés de l'histoire. De ce fait, le sens de leur combat premier – qui consistait, entre autres, à mettre un terme à la misère de «la classe la plus nombreuse et la plus pauvre» selon la fameuse formule de Saint-Simon – a été oublié.

Qu'est-ce qui, à cette époque, donne confiance à ces utopistes?

Tout simplement l'écho dont chacun bénéficiait. Il est vrai, dans un temps court. Les gens du peuple s'appropriaient leurs idées en les transformant. À titre d'exemple, les saint-simoniens prévoyaient d'abolir l'héritage par voie co-latérale, l'idée se répand sous la forme de l'abolition de la propriété. Fourier, d'une immense perspicacité, imagine l'attraction passionnée pour le travail (ce qui signifie, le rejet de toute idée de contrainte dans le travail), l'idée se propage à travers l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Pour tous les réformateurs dont la réflexion se voulait scientifique, la technique devait permettre une amélioration considérable de la vie humaine. En d'autres termes, en adhérant aux principes de Fourier, le progrès devenait incompatible avec la domination de la nature et, par voie de conséquence, inconciliable avec l'exploitation de l'homme par l'homme, selon la devise des saint-simoniens de la première époque. D'immenses possibilités étaient inscrites dans la révolution technique mise au service de l'humanité. Tandis que la révolution industrielle conduit irrésistiblement à l'assujettissement des hommes, la technique nouvelle devait, à l'inverse, contribuer à les émanciper.

Comment envisageaient-ils la question du travail?

Pour les ouvriers de 1848, en particulier, le travailleur devait garder la maîtrise de son propre travail. Or, cette maîtrise nécessitait une organisation collective au sein de petites communautés, dans lesquelles une démocratie réelle semblait possible. Il fallait recréer des échelles, différentes de celle de la nation par exemple, où la démocratie directe devrait être effective. Fourier avait cette idée magnifique et très simple: on ne pouvait bien faire que ce que l'on aimait. Ainsi a-t-il inventé «l'attraction passionnée».

Pour Fourier, les hommes étaient multiples et différents, leurs désirs variés: il avait donc imaginé une organisation du travail où chacun pouvait alternativement passer d'un travail intellectuel à une fonction manuelle… du jardinage à la composition musicale, par exemple. Or, en accroissant la division du travail – effet direct de la révolution industrielle –, le travail fragmenté, parcellisé, ne s'est plus effectué que sous la contrainte «des nécessités de la vie».

Le travail n'est plus facteur d'émancipation ou de réalisation de soi (il l'est pour une toute petite minorité), mais lieu d'aliénation au pouvoir de la marchandise, laquelle est aujourd'hui toute-puissante. Jusqu'au savoir désormais considéré comme une marchandise. L'ANR, «agence nationale de la recherche», procède par appel d'offres, exactement comme dans l'industrie. Le pouvoir des intelligences, auquel aspirait Balzac, se résume aujourd'hui à l'expression du management de l'intellect.

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J'ai réalisé cet entretien à Cerisy-la-Salle, le mercredi 29 juin 2011, lors d'un colloque international sur l'actualité des socialismes, organisé par Pierre Musso et Juliette Grange. Michèle Riot-Sarcet prépare actuellement un ouvrage sur les discontinuités dans l'Histoire, inspiré de Walter Benjamin.