Démocraties libérales: la métamorphose ou la disparition

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Alors que les élections aboutissent à placer en tête des Trump ou des Bolsonaro, et que les échéances européennes paraissent configurées pour un match faussé entre libéraux et illibéraux, peut-on, et si oui faut-il, sauver les démocraties libérales d'elles-mêmes ?

> Europe: Macron ou le chaos?

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« Contre les élections » : le titre provocateur donné, en 2014, à son essai par le Flamand David Van Reybrouck, pour souligner le fait que non seulement le vote n’était pas une garantie de démocratie, mais qu'il pouvait même miner celle-ci de l’intérieur, prend une nouvelle lumière aujourd’hui.

En effet, avec le virage en tête d’un candidat nostalgique de la dictature au Brésil, qui succède à la prise de fonction d’un Donald Trump, ce sont les deux pays les plus peuplés d’Amérique, représentant plus de 500 millions d’habitants, qui se proclament déterminés à remettre leur destin, sans coup de force, à des adeptes d’une politique autoritaire et d’une économie inégalitaire.

Même si on sait, depuis au moins les élections législatives allemandes de 1932, que le fait de voter n'amène pas nécessairement des démocrates au pouvoir, les élections d’hier aux États-Unis, d’aujourd’hui au Brésil ou de demain en Europe, produisent un vertige inédit.

En effet, ces votes, à l’instar des diplômes qui valident et réifient des inégalités sociales qu’ils sont censés combattre, légitiment et pérennisent des dangers qu’ils sont censés prévenir. Dans des sociétés aussi divisées et inégalitaires, socialement et racialement, que le Brésil ou les États-Unis, la démocratie réduite à sa façade électorale est en train de se retourner contre elle-même.

Jair Bolsonaro, candidat d'extrême droite à la présidentielle brésilienne, à Rio de Janeiro le 7 octobre. © Reuters Jair Bolsonaro, candidat d'extrême droite à la présidentielle brésilienne, à Rio de Janeiro le 7 octobre. © Reuters

En outre, ces élections font toucher du doigt la possibilité de backlashes inattendus vis-à-vis de certaines évolutions sociales pourtant essentielles. Qu'un président raciste s'empare du bureau ovale après un mouvement comme Black Lives Matter ou qu'un candidat misogyne soit mis sur orbite à l'issue d'une mobilisation inédite des femmes brésiliennes, impose de repenser le rapport entre les urnes et la rue et oblige les adversaires des droites dures à s'interroger sur leurs stratégies.

Les « démocrates » de tous les continents qui s'affichent centristes ou centraux, tout en refusant de rompre avec les logiques néolibérales qui attaquent chaque jour les réalités et les aspirations démocratiques et ont pour seul programme de « faire barrage » aux droites extrémisées – en y parvenant de moins en moins, comme en témoigne la dernière campagne étatsunienne –, ne peuvent plus ignorer leurs responsabilités dans le gouffre politique actuel.

Les démocrates sincères, qui prétendent seulement corriger les « excès » contemporains en espérant « moraliser » le capitalisme ou rénover la démocratie grâce à quelques procédures innovantes, délibératives ou participatives, mais sans remettre en cause en profondeur les dysfonctionnements des démocraties libérales, ne peuvent plus fermer les yeux sur une situation où ils sont devenus les cautions progressistes d'un système à bout de souffle.

Les « populistes » de gauche qui prétendent renverser la table des démocraties libérales ne peuvent, quant à eux, pas faire l’impasse sur les échecs du Parti des travailleurs au Brésil en particulier et des gauches latinos en général, ni détourner les yeux de la trajectoire du Mouvement Cinq Étoiles, désormais allié à l’extrême droite.

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Les gauchistes qui ne vont plus voter ou théorisent l’incapacité des isoloirs à changer le cours des choses ne peuvent plus esquiver les effets, réels et majeurs, des dernières élections, sauf à se contenter d'une vision « esthétique » de la politique, pour reprendre la formule de l'écrivain Édouard Louis dans son dernier livre, qui rappelait que la politique institutionnelle change très concrètement la vie des gens, et notamment des plus fragiles, qu'il s'agisse de cinq euros d'APL ou de la nomination d'un juge ultraconservateur à la Cour suprême des États-Unis.

Si l’on ne veut pas d’une course à l’abîme dans laquelle chacun accélère dans son propre couloir suicidaire, il est donc urgent, stratégiquement, de résister aux forces mortifères comme aux pompiers-pyromanes qui les nourrissent et, politiquement, de savoir si l’on doit, et si oui comment et pourquoi, sauver quelque chose des démocraties libérales.

Emmanuel Macron est emblématique de celles et ceux qui jouent avec le feu, en prétendant être les seuls remparts contre les extrêmes droites alimentées par les inégalités et les déceptions provoquées par les politiques qui prétendent les combattre. Que le président français soit beaucoup moins libéral qu’il le prétend, que ce soit dans sa gestion des flux migratoires ou la verticalité de son pouvoir, et Matteo Salvini ou Viktor Orbán des thuriféraires d’une économie néolibérale entrant en contradiction avec leur prétention à protéger leurs populations, suffit à constater que le clivage libéral/illibéral est artificiel.

Mais ce seul constat ne permet pas d’échapper à la rhétorique « moi ou le chaos » qui a pu prouver son efficacité électorale ni à contrer les risques d’un illibéralisme qui a le vent en poupe. Comment, alors, ne pas se faire enfermer dans la dialectique infernale qui ne pourrait opposer à l’illibéralisme d’un Orbán que le libéralisme d’un Macron ?

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