Une famille littéraire (4/6): Deux mères pour raconter l'Histoire

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Dans notre jeu des sept familles sur la fibre sociale de la littérature italienne, nous accordons deux mères à l'écrivaine Silvia Avallone : les deux auteures de Prends garde : dans ce livre qui revient sur le lynchage d'Andria dans les Pouilles en 1946, Luciana Castellina écrit « l'histoire » là où Milena Agus écrit « le roman ». Une prouesse.

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« Dans les Pouilles, les hommes poussent [...] de façon très rationnelle. […] Seulement bons à ce qui profite aux patrons : travailler quand il est utile qu'ils travaillent ; et mourir de faim, quand il est utile qu'ils meurent de faim », écrit Elio Vittorini en novembre 1945 dans la revue Politecnico qu'il dirige (lire notre article précédent). Quelques mois plus tard, le 7 mars 1946, la petite ville d'Andria dans les Pouilles connaît une explosion sociale d'une violence sidérante. Lors d'un meeting syndical tenu sur la place de la Mairie, des coups de feu sont tirés d'on ne sait où sur la foule. Laquelle se précipite dans le palais des Porro, grande famille de propriétaires terriens de ce pays latifundiaire. Envahit le lieu. Et y lynche les quatre sœurs, bigotes et recluses, qui y vivaient. Deux en meurent, deux survivent à leurs blessures. Ce n'est plus la lutte, mais la guerre des classes qui s'empare de cette région méridionale, pauvre entre les pauvres. Pourtant l'événement n'en devient pas un, sa violence étant noyée dans le chaos de l'époque.

Que s'est-il passé à Andria le 7 mars 1946 ? D'où sont partis les coups de feu ? Comment un meeting syndical s'est-il transformé en lynchage ? Qui étaient les sœurs Porro qui en furent victimes ? Aucune de ces questions ne trouve de réelle réponse dans Prends garde, de Luciana Castellina et Milena Agus (Liana Levi, 2015), sorti l'année précédente en Italie. Et on a pourtant, en le renfermant, le sentiment d'avoir mieux compris ce qui s'était passé. Est-ce un livre à quatre mains ? À deux fois deux mains, plutôt.