Une famille littéraire (6/6): Paolo Cognetti, le grand frère admiré

Par

Silvia Avallone a dit son admiration pour Sofia s'habille toujours en noir et ses beaux personnages d'adolescents maladroits, complexés, et impossibles. Dans notre tentative de créer une famille de la littérature sociale italienne, nous ferons donc de Paolo Cognetti, le grand frère de l'auteure du roman D'acier. Même si chacun d'eux ne voit pas la même issue à la révolte de la jeunesse.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Sofia, dit le titre du premier roman de Paolo Cognetti (Liana Levi, 2013), s'habille toujours en noir. Sofia est anorexique, violente, suicidaire, et pourtant animée d'un instinct de vie qui force l'admiration. N'était qu'elle naît dans l'ennui bourgeois de Lagobello, bourgade imaginaire proche de Milan, elle évoquerait les héroïnes prolétariennes de Silvia Avallone à qui cette série est sinueusement consacrée. Cognetti est né en 1978, Avallone six ans plus tard. Il jouera donc, dans notre généalogie fictive de la romancière, le (grand) frère, sa vie n'étant du reste pas sans rapport avec le personnage d'Andrea de Marina Bellezza d'Avallone (lire notre premier article).

Là où cette dernière se montre italienne jusqu'au bout des ongles, Cognetti est en revanche ancré dans la mondialisation et ses flux intellectuels, ses nomadismes et ses reconversions. L'homme a étudié les mathématiques et la littérature américaine, vit entre Milan, les montagnes du Val d'Aoste et New York, écrit des romans, de la sociologie, et des films. On n'a pas l'honneur de le connaître, mais ce que l'on en sait évoque le personnage de Mattia de La Solitude des nombres premiers (Le Seuil, 2009, prix Strega l'année précédente) de Paolo Giordano, un des seuls romans italiens contemporains à rivaliser par ses tirages prodigieux, avec le D'acier de Silvia Avallone. Cette dernière a du reste dit son admiration pour ce livre et ses beaux personnages d'adolescents maladroits, complexés, et impossibles, tels ce Mattia, jeune prodige des mathématiques, qui ne se voit pas d'autre avenir que de fuir le pays. La lettre que reçoit Mattia (l'action se situe en 1998, du temps où l'on attendait encore le facteur), tout jeune diplômé, lui proposant un poste dans une université scandinave, a des « caractères gothiques, les k et les h du nom, ainsi que les o coupés en diagonale » qui suscitent dans l'esprit de Mattia « l'image d'un grand bâtiment sombre aux couloirs bourrés d'échos et aux très hauts plafonds, entouré de pelouses tondues à ras du sol, aussi silencieux et désert qu'une cathédrale au bout de la terre. Dans ce lieu inconnu et lointain résidait son avenir de mathématicien ».

L'exil, la fuite, l'émigration, du moins leur tentation, sont des thèmes récurrents dans la littérature italienne contemporaine. On pourrait y voir une circularité de l'histoire, un hommage des jeunes gens d'aujourd'hui à leurs arrière-arrière-grands-parents qui, peut-être, s'embarquèrent de Naples ou de Gênes pour les États-Unis ou l'Argentine, il y a à peine un siècle de cela. Mais ils ne fuient pas les mêmes choses, et c'est pourquoi d'hommage il n'y a pas. Nulle misère, nulle famine, dans l'Italie actuelle, mais une sclérose, une inertie, une apathie qui découragent tout jeune intellectuel de trouver sa place dans le monde culturel ou universitaire. C'est ainsi que la Sofia – qui s'habille toujours en noir – de Paolo Cognetti se retrouve, pour son plus grand bonheur, à New York afin d’y jouer les actrices d'avant-garde. Il n'est pas impossible qu'elle y soit tout aussi miséreuse, nolens volens, que ses arrière-arrière-grands-parents putatifs, mais tout au moins vit-elle dans ce monde créatif tant désiré, dont son Lagobello (littéralement « beau lac ») natal est l'antithèse.

Sofia n'a, dans son intégrale révolte adolescente qui la voit haïr « Lago-noireaud, Lago-merdo, Lago-trouduc », guère de tendresse que pour sa tante paternelle, Marta, auréolée de son exil en France du fait de ses activités militantes à l'extrême gauche. Mais même Marta perd vite de son aura, vieille fille – qui n'a couché qu'avec quatre hommes dans toute sa vie, ce qui suscite l'hilarité moqueuse de sa nièce – en deuil de toutes les luttes perdues. L'Italie en ébullition de la fin des années 1970, celle des années de plomb et de leur intense combattivité sociale, n'est plus qu'un lointain souvenir. Paolo Cognetti consacre ses meilleures pages à décrire l'ambiance des gigantesques usines Alfa Romeo de la fin des années 1970, là où cadres et ingénieurs – dont Roberto, le père de Sofia – n'en menaient pas large. Produisant les plus élégantes voitures de l'époque, « dessinées par le vent », elles étaient soumises, de fait, à une sorte de pouvoir ouvrier. Roberto entre chez Alfa Romeo à l'hiver 1975. Il y est accueilli par un contremaître à la « grosse moustache noire de bandit sicilien » qui lui explique : « Ici, on peut voir l'usine de deux façons, comme une famille ou comme une prison. On reconnaît les prisonniers à leur air fumasse. Moi, je suis traditionaliste, je suis pour la famille. » Peu après, débutent les sabotages des machines. « Aux Presses, parmi les ouvriers qui allaient et venaient comme si de rien n'était, apparut une banderole barrée de l'inscription “L'usine aux travailleurs” avec, pour toute signature, l'étoile à cinq pointes des Brigades rouges. Ce même symbole paraphait un tract énumérant les noms et prénoms de plusieurs cadres supérieurs ainsi que des revendications bien précises. […] Les chefs en question espéraient avoir affaire à des menaces en l'air. » Mais l'un voit son bureau incendié, l'autre sa voiture, et ceux qui continuent à jouer les durs se retrouvent « face à un pistolet pointé sur leurs genoux ».