Sur les murs de la maison, tout s'écrit

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Voisinage et intimité, ascension sociale et escaliers, territoire et cuisines: la maison, l'immeuble, racontent tout. Héros de romans égyptien, algérien, libanais ou syrien... ces lieux renvoient à ce qui se vit, ou pas, au dehors. Deuxième volet de notre série sur les littératures arabes.

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Elle est possédée, occupée, découpée, vendue, explosée, elle est le territoire où s'affrontent intimement les différences, le roc de l'ascension sociale, il faut parfois la quitter pour vivre, elle est corps du roman, sur ses murs tout s'écrit: la maison. L'immeuble. Histoires horizontales et verticales!

Comment dire le conflit sans discours de combat? Comment dire le mystère derrière les portes, la puissance des odeurs, bruits et lumières d'enfance, même en temps de guerre? Comment parler du puzzle constitutif qu'est votre pays, votre personne? Liban, Syrie, Irak, Algérie, Egypte, partout se pose la question du territoire, de la frontière, de la cohabitation. Tolérances et haines, il est toujours question de voisinage.

l'immeuble yacoubian, de Marwan Ahmed l'immeuble yacoubian, de Marwan Ahmed
On reproche, ces temps-ci, son omniprésence médiatique à l'Egyptien Alaa El Aswany, l'accusant d'ainsi s'auto-promouvoir. L'écrivain n'est pas farouche, certes, mais il est, surtout, souvent le seul nom connu des médias occidentaux depuis le succès international de L'Immeuble Yacoubian...

Sis, en littérature comme dans le réel, à un jet de pierre de la place Tahrir. Dix étages de colonnes et marbres surmontés d'une terrasse surpeuplée où le mètre carré, dans des baraques, se négocie durement. Les riches, tel le vieux beau Zaki Dessouki qui depuis 1952, a vu s'en aller ses chers étrangers, n'ignorent pas les pauvres. Pour le service comme pour l'amour, ils ont trop besoin d'eux. L'ascension sociale ici se fait en descendant les étages mais toute circulation est illusoire. L'ingénue est vendue, la mère abandonnée qui se loue à un commerçant bigot, avortée de force, le jeune officier séduit par Hatem Rachid, journaliste homosexuel, coincé par la dépendance et la honte. Quant au fils du concierge, Tahar, élève méritant rêvant d'intégrer la police, il est rejeté sous l'escalier à cause de sa modeste extraction. Dès lors, il devient proie facile pour les islamistes fournisseurs d'absolu et de martyre, qui récupèrent les révoltés écœurés par ce que le nasserisme a enfanté. La vibration de la ville cerne l'immeuble, mais les portes épaisses, toujours, étouffent les scandales.

Il est une chose qu'on ne peut enlever à Alaa El Aswany: pour bien des Occidentaux, il a mué le grouillement indistinct d'un peuple en destinées humaines. La comparaison – souvent faite– avec Naguib Mahfouz ne rend pas justice à la complexité de celui-ci, est encore moins valide avec Albert Cossery le subtil, ce que résume assez bien le compliment ambigu de Mahmoud Darwich sur ce livre foisonnant «qui n'a pas eu besoin d'un langage littéraire très élaboré». On peut aussi buter sur les «déviants» récurrents de son livre, le «rictus sombre, désagréable et triste qui marque toujours le visage des homosexuels»...

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Deuxième volet sur huit du Voyage en littératures arabes, ou le versant intérieur. Ce qui se dit et se vit derrière les façades renvoie à ce qui se vit, ou pas, au dehors.