«33 révolutions», le blues cubain de Canek Sanchez Guevara

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Canek Sanchez Guevara, petit-fils du Che, n’aura écrit qu’un seul roman avant de mourir à 40 ans, en janvier 2015. Cent douze superbes pages, à lire et relire en face A, en face B, comme il l’écrirait à propos du disque rayé de sa vie. Extrait en fin d'article.

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Cet automne, quatre compagnies aériennes ont annoncé qu’elles desserviraient désormais Cuba, et Euromonitor, cabinet international d’études de marché, désigne l’île comme l’une des trois destinations phares de l’année à venir. Avant Donald Trump du moins qui, ayant fait affaire avec Cuba en plein embargo, devrait néanmoins comprendre les investisseurs pressés.

Rien à voir avec les voyages et l’enthousiasme militant d’autrefois…, quoique : peut-être, dans l’engouement, y a-t-il le désir d’aller là-bas avant le grand lifting touristique, avant les visites organisées de curiosités socialistes.

33 révolutions, à cet égard, est une lecture indispensable. Ce n’est pas un guide de la déception – réelle, ô combien, mais ça, c’était la génération précédente –, c’est le récit d’un moment particulier, celui où une île se vide, et d’un homme particulier, le petit-fils de Che Guevara, né plusieurs années après la mort de celui-ci. Il dut taire son nom, lorsque ses parents, d’extrême gauche, transitaient du Mexique en Italie, puis fut sommé de l’endosser à Cuba, et comment. « Le petit-fils du tee-shirt » s’y refusa.

Canek Sanchez Guevara. © DR Canek Sanchez Guevara. © DR
Son personnage tient de lui, mais nous en saurons peu. Un homme se tient en slip sur un balcon, dans la touffeur nocturne, marche devant la mer où des visages rieurs embarquent sur des radeaux nuls, qui bien souvent n’arriveront jamais. Trente-trois courts chapitres, référence au « disque rayé » d’une révolution usée, formol des célébrations, pénuries, ennui.

L’homme, qui a fait « passer les jugements et valeurs de son père avant ses projets », travaille dans un ministère, ou fait comme si : « Il recouvre les livres de papier journal et si quelqu’un au bureau demande ce qu’il lit, il répond invariablement Agatha Christie (même s’il s’agit de Kundera). » À l’étage du dessus, habite une Russe pour laquelle il a une affection vague mais sincère : « Il enfouit le nez dans son pubis, s’emplit les poumons de l’acidité sans pareille de ce sexe exubérant et blond, plein de réalisme socialiste. »

Le reste du temps, il est plutôt contemplatif et solitaire, même lorsqu’il commence à prendre des photos avec l’appareil donné par un ami. Cet ami était gros, il a perdu du poids et sa gaieté. « Nous gagnons en nous isolant et en nous isolant ce sont eux qui gagnent, se dit-il. Le mur est la mer, le rideau qui nous protège et nous enferme. Il n’y a pas de frontières : ces eaux sont le rempart et les barbelés, la tranchée et le fossé, la barricade et le barrage. Nous résistons dans l’isolement. Nous survivons dans la répétition. »

L’homme dort parfois beaucoup, s’éveille abruti mais sait qu’il est neuf heures « à cause des milliers de téléviseurs autour de lui qui mettent la telenovela à fond (la ville à cette heure se paralyse, suspendue à des amours et drames étrangers) ».

Mais les 33 entrées de ce livre maritime et urbain déclinent, avec subtilité, les moments du basculement à la fois collectif et intime. Ce qui change, ce sont les policiers qui observent, à distance mais sans intervenir, les jeunes qui s’embarquent (« On se casse », « Droit vers les States ») sur des engins avec bidons d’essence comme flotteurs et « un moteur hors-bord récupéré sur une machine à laver russe ». Les passants du Malecon qui ne disent plus « vermines, traîtres » et encouragent même parfois les évadés.

Un remorqueur plein de gens a été coulé, on aurait « outrepassé les ordres », peut-être une trentaine de morts. On ne sait pas, c’est-à-dire que tout le monde en parle mais que la radio est muette.

L’homme change, d’un coup et très lentement à la fois. Lui qui longe le rivage, « pas un brin d’ombre sur toute la plage (l’odeur entêtante de l’iode) », « traîne ses os et s’assoit tout au bout, loin du tumulte », l’homme dont la « vie s’écoule avec une lenteur sidérante (à la Tarkovski) » est convoqué à un meeting obligatoire, car il s’agit d’agir, de prévenir « tout événement échappant aux normes établies ». L’homme dit : « moi je ne suis pas là pour faire le flic », dépose sa carte du Parti, au cas où l’on n’aurait pas compris. C’est un héroïsme terne, d’occasion, comme les radeaux de bric et broc.

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Tout ceci ne peut pas se terminer dans un bonheur de telenovela, on s’en doute. Mais les beaux textes éclairent leurs ombres.

Il n’y aura pas d’autres livres de Canek Guevara, mort jeune des suites d’une opération du cœur. Un écrivain – car tant la construction, le rythme interne, l’écriture attestent un talent certain – est parti trop vite, après avoir écrit un roman qui parle de cela, le départ, éventuellement impossible. Qui est hommage aux balseros se lançant sur la mer (ouverture ou pas, cela continue). L’éditrice Anne-Marie Métailié (voir la vidéo sous la page Prolonger de cet article) a choisi, et c’est dans le droit fil de 33 révolutions, de publier en fin d’ouvrage quelques interviews de Canek Guevara, quelques extraits. Avant de s'exiler de Cuba et partir pour le Mexique où il avait passé ses premières années, de se définir abusivement comme « oisif professionnel », comme libertaire, sans abus, le jeune homme avait refusé d’intégrer l’Académie d’officiers à laquelle son pedigree révolutionnaire lui donnait droit. Il s’était préféré un peu punk, fauché, mal vu, friki, avec les amis. « D’après nous, le sacrifice c’était très bien pour les premiers chrétiens, mais totalement déplacé pour une jeunesse tropicale post-moderne, l’épopée du sacrifice ne signifiait plus grand-chose, et l’impression constante que le simple fait d’être jeunes faisait de nous des criminels n’arrangeait rien. » Puis il avait dû quitter l’île, avec passeport mexicain, et sillonné l’Amérique latine en tenant un blog intitulé Sur les pas du Che, voyage sans motocyclette. Interrogé par Le Monde libertaire en 2005, il disait à quel point tous les « ismes » étaient rejetés par la jeunesse cubaine, qui du mensonge d’État avait conscience, mais il s’inquiétait du vide idéologique, du « danger d’apathie qui peut entraîner une droitisation. La droite triomphe lorsqu’il n’y a pas de débat politique, de participation citoyenne ».

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33 révolutions,
de Canek Sanchez Guevara,
traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis
éditions Métailié, 112 pages, 9 euros, disponible en format numérique. Extrait de « 33 révolutions » (pdf, 197.6 kB).


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