Florent Coste: «La littérature est une salle de gymnastique»

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Pour faire face au virus, Mediapart propose une série de lectures, comme autant d’enquêtes visant à comprendre ce qui nous dérange, avec des textes accessibles en ligne. Un cinquième temps où la théorie ouvre une sortie.

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Explore, de Florent Coste, est le livre de théorie littéraire le plus excitant de ces dernières années. Il ne se propose pas de réinventer la théorie ou la littérature, il fait mieux : il remet en route la pulsation, relance la machine, en faisant prendre l’air à des discours qu’on a beaucoup dits périmés, voire morts, confinés dans leur tour d’ivoire.

Car tout le propos d’Explore, c’est de sortir : « Il faut sortir. Sortir de la Littérature, sortir au grand air, lui faire prendre l’air, ne pas être frileux. Allons voir ailleurs, hors champ, hors des champs balisés, et allons faire sortir la Littérature de ses gonds. Allons, et préparons une échappée. »

«Explore», de Florent Coste, assorti d'un bandeau spécial confinement. «Explore», de Florent Coste, assorti d'un bandeau spécial confinement.
Alors que nous sommes tous enfermés chez nous – du moins pour celles et ceux qui ont la chance de ne pas devoir travailler à l’extérieur – condamnés à faire des allers-retours en chambre en attendant de pouvoir s’égayer dehors, Explore constitue un bon remède, puisque l’essai est conçu comme « une remise en jambe vivifiante et remobilisatrice d’une théorie littéraire décrassée ».

Mais ce que montre Florent Coste, c’est que cette prise d’air peut se faire dès maintenant, grâce aux livres que nous lisons, car la lecture n’est pas un retranchement dans son for intérieur, au contraire : il faut « sortir du mythe de la lecture comme sport d’alcôve, comme activité solitaire, silencieuse, monologique et camérale ».

Il est plus que temps donc d’aller faire un tour dans Explore, qui redonne du souffle. L’essai est un gros pavé, mais on peut très bien le lire par fragments, pour y retrouver une dynamique, comme on consulte un répertoire de mouvements de gymnastique pour sa pratique. Un entretien avec l’auteur, spécialiste de littérature médiévale et de théorie contemporaine, en guise d’échauffement, car « la littérature doit nous faire suer ».

Tout votre livre est traversé par une analogie structurante entre la lecture, la théorie, la pratique littéraire, et la course.

Florent Coste : Cette analogie est arrivée dans l’écriture du livre au moment où j’ai arrêté de fumer et me suis mis à pratiquer la course. La course m’est apparue à la fois comme une activité suspendue ou décalée par rapport au cours de l’existence, mais surtout comme une pratique qui s’y inscrit concrètement (on court pour de vrai, on sue pour de vrai) et nous y reverse, renouvelé ou rechargé : c’est cela que je recherchais dans la lecture.

Or considérer la lecture comme un exercice ou comme un entraînement me semble utile pour exorciser un certain nombre de représentations de la littérature comme une activité strictement séparée (solitaire, silencieuse, camérale et, au fond, bourgeoise). J’ai trouvé dans le modèle de l’exercice physique une version simple et prosaïque d’une activité pratique qui dessine un circuit décalé par rapport au cours ordinaire des choses, mais nous renforce et y développe de nouvelles capacités.

Par ailleurs, une séance de gymnastique a ceci d’intéressant qu’elle décongestionne aussi l’esprit et offre un sentiment très fort d’unité entre corps et esprit, une expérience non dualiste donc. La comparaison permettait ainsi de ne pas nier ou de ne pas minimiser la dimension corporelle et matérielle de l’activité littéraire.

D’autre part, le fait d’imaginer la lecture comme une séance d’exercice physique est une manière aussi de repenser les bénéfices de la littérature, soit quand on la compose, soit quand on la lit, non sous la forme du seul plaisir esthétique, mais sous l’angle de la satisfaction, c’est-à-dire comme un réajustement de soi à son environnement, ou comme une dissolution d’un rapport problématique à des contextes : un livre dont la scène de table vous donne une faim de loup, une page qui en reformulant un problème donné le ré-articule à d’autres langages ou à d’autres pans de l’expérience.

En même temps que je travaillais à Explore, je préparais l’édition d’un exercice spirituel, L’Inflammatorium pœninentiæ (Droz, 2019), qui vise à conjurer la mélancolie qui frappe les moines. Dans ce texte, un abbé s’adresse à un moine en lui disant : imagine la Jérusalem céleste, et en stimulant ce désir tu t’amélioreras, et tu sortiras de la torpeur dans laquelle tu croupis. Il y a là une conception de la littérature, en tous les cas de la lecture, que je trouve intéressante : pratiquer l’ascèse, étymologiquement cela signifie s’exercer ; ce n’est pas entrer en rupture totale avec le cours de l’existence, mais c’est passer à un surrégime, un régime plus intense de nos facultés. De même que quand on court ou quand on fait du yoga, on sollicite davantage certaines facultés, on s’étire, et à la fin on développe de nouvelles sensations. La littérature propose une intensification de l’expérience par un ensemble d’exercices qui nous sont proposés.

On peut dire que la littérature est une salle de gymnastique, pas pour des bodybuilders qui se mirent narcissiquement dans la glace, mais pour des athlètes tournés vers l’action qui cherchent à accomplir certains mouvements et certaines figures complexes !

Et c’est aussi une manière de répondre à la mise en demeure utilitariste du « à quoi bon ? », qui a tendance à mettre les joggeurs dans des roues à hamster et à abandonner les lecteurs de littérature dans leurs coins à leur inutilité. Ce qu’on manque là, c’est que les activités comme le jogging ou la lecture ne sont pas condamnées à la vanité ou à l’improductivité, mais constituent des formes d’intensification de l’activité, qui en continuité avec le champ de la pratique ordinaire y dilatent nos possibilités d’action.

Certes, mais nous voilà enfermés dans nos intérieurs. Comment la littérature nous permettrait-elle de rester malgré tout branché sur le monde ?

Florent Coste. © DR Florent Coste. © DR
La situation de confinement a fait ré-émerger deux phénomènes différents. On a vu réapparaître un certain nombre de pratiques séparatistes, ségrégationnistes : des gens qui affirment que c’est l’occasion idéale de relire tout Proust, ou de se mettre à écrire ; des masterclasses d’écriture à distance, dont Bernard Werber ou Eric-Emmanuel Schmitt sont les têtes de gondole et qui ont fait du confinement un argument publicitaire pour « s’y mettre enfin ». C’est un peu Boccace à l’île d’Yeu : c’est la peste à Florence, retirons-nous à la campagne en villégiature et mettons-nous donc à la littérature.

La deuxième chose qui me paraît stimulée par cette conjoncture de confinement, et qui me paraît plus intéressante et plus heureuse, c’est que ça a encouragé d’autres manières, parfois résurgentes, parfois plus inventives de diffuser et de pratiquer la littérature. Par exemple, comme dans le Décaméron, la formation d’une compagnie ou de cercles de lecture, pour se raconter des histoires ; la lecture organise autour d’elle une forme de communauté et porte des formes de socialisation : c’est le grand-père qui lit des histoires sur Skype à ses petites-filles, c’est le principe de la messagerie théâtrale, de la lecture de pièces en ligne, qu’ont développée de nombreux théâtres ces derniers temps, etc.

À cet égard, le confinement oblige à ruser et fait ressurgir des pratiques sociales et collectives d’écriture et de lecture que la circulation ou les réseaux sociaux avaient rendues obsolètes. Ce qu’il faudrait observer en ce moment, ce sont toutes ces écritures ordinaires qu’on remobilise pour retisser du lien, rétablir du contact et établir de nouvelles voies de communication quand on ne peut plus se voir ni se toucher. Il y aurait là un vrai terrain d’enquête.

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