Crise du lait: deux combats pour pouvoir «vivre de son travail»

Celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas. En octobre 2009,Eden, jeune producteur dans l'Avesnois, a jeté 28.000 litres de lait etcessé de livrer les laiteries: l'an dernier, le revenu des laitiers aplongé de 54%. Etienne n'a pas suivi. Lui ne jettera jamais sonproduit. Le premier, rebelle, veut croire que la chute des prix n'estpas inéluctable. L'autre, résigné, ne voit pas d'issue à la crise. Dans le bocage de la Thiérache s'opposent deux visions de l'avenir qui vont laisser des traces. Reportage avec portfolios sonores.

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Eden et Etienne ont beaucoup en commun. Même âge (34 et 35 ans), même année d'installation (1999), presque voisins. Tous deux travaillent en famille: Etienne Petit s'est associé avec ses parents, Eden Largillière avec son père et sa sœur Melinda, qui a racheté les parts de leur mère. Ça marche ainsi dans le bocage laitier de l'Avesnois: les exploitations se transmettent à la descendance. La famille d'Eden possède la ferme depuis «quatre générations».
Dans la Thiérache, «région laitière à 100%» selon Bernard, le père d'Etienne, tout le monde se connaît. On se côtoie, on s'entraide parfois, on feint d'ignorer les fortunes et les malheurs des autres. Et on ne cesse de se jauger: qui a le plus de terre, qui fait le plus de lait. La possession de la terre, le nombre d'hectares et les volumes produits font le statut social: c'est ainsi depuis des décennies dans ces terres de pâtures ponctuées d'élégantes fermes de brique, signes extérieurs de confort.

Ici, on a toujours bien vécu. Pendant les années 2000, c'était presque l'opulence, avec la hausse continue des cours mondiaux, donc du prix payé par les laiteries. Mais en 2008, cette bulle aussi a explosé. A cause de la crise, la demande mondiale a baissé. L'Union européenne a commencé à relever les quotas, qui seront de toutes façons supprimé en 2015 pour répondre aux règles du commerce mondial. En avril 2010, le lait ne valait plus que 210 euros la tonne, soit 21 centimes du litre. Depuis, les prix ont un peu remonté. Mais ils restent bas, ne couvrent plus les charges: en dessous de 33 centimes le litre, on travaille à perte. En 2009, le revenu agricole a chuté de 34%. Celui des laitiers a carrément fait naufrage: -54%. Pour Etienne et ses parents, ça fait un manque à gagner de 6.000 euros chaque mois. Eden ne se paie plus: «Je travaille de 6h à 19h30 tous les jours, je ne gagne plus ma vie, j'ai 35 ans, s'il n'y a pas de changement radical il va falloir trouver une solution», dit-il. A court terme, les deux exploitations ne sont pas en péril. Mais Etienne et Eden veulent juste vivre de leur travail.

Eden a jeté son lait : du jamais vu

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Au printemps, Etienne a manifesté à l'appel de la FNSEA, le syndicat majoritaire (marqué à droite), même s'il ne cotise plus depuis 7 ans, «par rapport à une histoire». Il a manifesté devant Auchan et Carrefour pour protester contre les marges de la grande distribution. Il s'est déplacé à Luxembourg, le 26 juin 2009, lors du conseil des ministres européens de l'agriculture. «Ça n'a rien donné, je suis revenu de là dégoûté: on avait un chemin à suivre, on était parqué comme des animaux, il y avait des CRS partout.»

Ecolo tendance Greenpeace, Eden ne s'était jamais engagé dans le syndicalisme agricole. Au début de la crise, il est allé écouter les gens de la FNSEA, et ceux de l'Association des producteurs de lait indépendants (Apli), structure concurrente née de la crise. Un rassemblement hétéroclite: de très gros producteurs et des petits, des anciens de la FNSEA ou des gens de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale. Eden a adhéré à l'Apli. En septembre 2009, il a fait «la grève du lait» pendant près quinze jours. Il a arrêté de livrer les laiteries, distribué du lait gratuitement sur le marché d'Aulnoye, la ville voisine.

Il a surtout brisé un tabou: comme d'autres, il a jeté du lait, «28.000 litres, 12 jours de travail, dans mon lisier, dans la merde, ce sera épandu dans les champs au printemps». Du jamais vu.

Bernard, le père d'Etienne, producteur depuis 1976 à Prisches, commune au cœur du bocage, n'en est toujours pas revenu: «Il y a des gens ici, à Prisches, qui ont jeté leur lait.» Il appuie sur les syllabes pour signifier la gravité du geste. «On n'a jamais vu ça, renchérit Jacqueline, sa femme. Jeter un produit consommable, c'est choquant.» Je me hasarde à demander pourquoi. Elle, d'un ton sec: «On ne jette pas un produit.»


«C'est un moyen d'expression nouveau»,
admet Eden. Il se dit «fier», pas honteux du tout. «Nous, les agriculteurs on est pas habitué à ça, on n'a pas la culture de la grève. Mais là, du jour au lendemain, on a fait notre grève, ça nous a soudés alors que d'habitude, c'est un peu chacun pour soi.» Comme lui, ceux de l'Apli en ont après la FNSEA et ses méthodes: «Le syndicat, il reste toujours sur les manifestations du type on casse, il paie les dégâts, comme ça on parle de nous aux infos et le ministre remet une enveloppe. Nous, on ne veut plus de ça, on veut un prix rémunérateur pour notre travail.»

Aux yeux de l'Apli, la FNSEA a franchi la ligne jaune en juin 2009, lorsqu'elle a négocié avec les industriels un prix moyen du lait à 280 euros la tonne pour 2009. «On a fait notre petit acte de résistance, dit Eden. Je suis pas philosophe, hein, mais avec cette action, j'ai l'impression d'exister aux yeux de l'industriel.»

Guerre feutrée, mais guerre tout de même

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Pourtant, la grève a fait un flop. Peu de producteurs ont suivi. «Il n'y a pas eu assez de volumes jetés pour avoir un impact», se désole Eden. Pas étonnant, répond Etienne à distance: jeter du lait, c'est une perte sèche, ça refroidit les ardeurs. «Les gens ont dit: “nous, on a des remboursements, on va pas balancer le lait et pas être payés pendant 3 semaines”!» Son père, Bernard, renchérit: «Jeter un produit sans être payé, ça dure pas longtemps cette histoire parce que la machine à traire elle tourne, le tank à lait il tourne, même le banquier veut pas savoir si t'as fait grève ou pas. De toutes façons, les industriels ils l'avaient prévu, ils avaient fait des stocks.»

Là où il habite, à Beaurepaire, Etienne gère la Cuma, une structure au sein de laquelle les agriculteurs se partagent le matériel agricole. Sur 22 membres, trois ont fait la grève. Etienne a craint les tiraillements entre agriculteurs, il n'y en a pas eu. Par contre, au sein du conseil municipal de Prisches, ça a tangué sec: sur les trois agriculteurs élus, deux ont fait la grève, pas le troisième. «Ça devient grave», dit Etienne.
«Ça va laisser des traces, c'est sûr.» Etienne craint des représailles, de part et d'autre, au moment des ensilages. Et si une terre est à vendre, qui dit que le vendeur ne choisira pas l'acheteur en fonction du camp qu'il défend? «La grève du lait, ça a changé les choses, admet Eden. Certains disent qu'on est des résistants comme en 45, bon ça, je sais pas. En revanche, il y aura un avant et un après la grève, ceux qui l'ont fait et ceux qui l'ont pas fait.»
La guerre du bocage reste un combat feutré. Ici, tout le monde se connaît, pas question d'injurier l'avenir et de s'empoisonner la vie entre voisins. Mais le clivage est profond. A leur manière, Eden et Etienne incarnent deux visions de l'avenir.
Etienne semble un peu résigné: «A mon avis, on a beau faire ce qu'on veut, on n'obtiendra rien. La FNSEA a essayé de bouger, l'Apli aussi, et ça n'a pas marché. Il faudrait déjà que tous les pays européens se mettent d'accord et ça n'arrivera jamais.» Il ajoute: «De toutes façons, il faudra bien que ça reparte.» Comme si cette crise-là n'était que passagère.

Modèle canadien?

Pour Eden, ça ne peut repartir comme avant. Il faut tout changer. Cesser la dérégulation européenne des prix du lait en cours, mettre des bâtons dans les roues des industriels qui compriment les prix, remettre les consommateurs dans la boucle, et au passage briser le monopole de fait de la FNSEA au sein des instances de fixation des prix. Surtout, produire moins. «Avec la crise, tout le monde ici voit bien que le système actuel ne fonctionne plus. Mais tous ne sont pas prêts à prendre des risques, à changer leurs habitudes.» Il songe sérieusement à passer en production bio.
Ce jour-là, Eden donne à manger aux veaux un peu plus tôt que prévu: il ne manquerait pour rien au monde «les Québécois». Deux producteurs invités par l'Apli qui depuis plusieurs semaines effectuent une tournée triomphale à travers les régions laitières pour présenter le système canadien de régulation des prix. Ce soir, ils sont à la salle des fêtes de La Capelle (Aisne), dans la partie picarde du bocage. Veste de cuir sur le dos, Eden part en avance pour aller chercher d'autres producteurs: il faut ramener du monde.

La salle est bondée. Au moins 350 producteurs, tous les âges. Certains piquent du nez dès le début de la réunion: 20h30 pour un laitier, c'est déjà bien tard. «Le Canada est le seul pays du monde où le prix du lait n'a pas baissé en 2009», explique un des invités. Murmures dans la salle. «Chez nous, le lait nous est payé plus de 450 euros la tonne.» Au moins 150 euros de plus que le cours actuel! Le prix mirifique déclenche un beau brouhaha. Au Canada, expliquent les deux hommes, les laitiers gèrent eux-mêmes le système, les quotas sont attribués par province et pas par agriculteur, le prix du lait ne varie quasiment pas.

La FNSEA trouve ce modèle «utopique» en Europe. Ceux de l'Apli y croient, aimeraient au moins que l'Union européenne y réfléchisse. «On a un proverbe au Québec, disent les orateurs: si tu ne t'organises pas, tu te feras organiser.»

Mathieu Magnaudeix

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