La France rurale en crise (1/5) Reportage

Vivre avec 1.000 euros par mois

Toute la semaine, Mediapart vous raconte la crise telle qu'on la vit au Cateau-Cambrésis, petite ville du Nord et dans les campagnes alentour. Ici, le chômage culmine à 25% et un habitantsur cinq a des revenus inférieurs au seuil de pauvreté.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF
Fissure géante au 1er étage de la maison des Hautecoeur © MM

Trois mois que les Hautecœur n'étaient pas rentrés dans cette maison qui leur pourrit la vie, un rez-de-chaussée au centre-ville. Rien à faire, les fissures se sont encore agrandies. Elles éventrent le mur de la cuisine, ont déchiré le papier peint jaune aux dessins naïfs. En haut, dans la grande pièce, une faille large comme le poing court le long du mur. Dans la cour, des lézardes partout. Sonia et Jean-René Hautecœur ont acheté une maison qui s'écroule. Lors de la vente, en juin 2008, ils n'avaient rien vu. Contacté, l'ancien propriétaire a nié, «vous n'allez pas faire des histoires pour quelques fissures». L'huissier qui est venu constater l'état de ruine leur a dit : «Vous vous êtes bien fait arnaquer.»

La maison a été classée en “péril imminent”. Ils ne l'habiteront jamais. «Acheter une maison, c'était notre rêve depuis longtemps, dit Sonia. On voulait une maison pour nos enfants, avoir un but. Mais aujourd'hui, c'est même plus une maison, c'est une ruine, un château de cartes.» 100.000 euros sur trente ans, empruntés à taux variable, partis en fumée. A moins qu'ils n'obtiennent l'annulation de la vente au tribunal. Depuis deux ans, Sonia ne dort plus. Elle a les yeux rougis par les soucis, la fatigue, le découragement.

Au Cateau-Cambrésis, l'insalubrité des immeubles du centre-ville est un fléau. La faute à la pauvreté. Dans cette petite ville du Nord, 7000 habitants au cœur d'un territoire rural, la crise ne date pas d'hier. Le travail manque : 25% de chômage. La population, peu qualifiée, est peu mobile. «C'est une culture», déplore Roger Vandrepotte, directeur territorial de Pôle emploi, héritée du temps pas si lointain où les villages vivaient en quasi-autarcie. Comme Sonia et son mari, un habitant du Cateau sur cinq vit au-dessous du seuil de pauvreté. En France, ils sont huit millions. (détails sous l'onglet Prolonger)

«On ne vit pas, on survit»

Sonia, son mari et leurs quatre enfants habitent toujours cette HLM qu'ils voulaient quitter, dans une petite cité du Cateau. Jean-René ramasse les poubelles dans un immeuble de Caudry, la ville d'à côté. Il gagne le Smic, un peu plus de 1000 euros, travaille avec son véhicule personnel, 1500 kilomètres par mois, le patron rembourse l'essence. Sonia est mère au foyer, a élevé les enfants, débute comme assistante-maternelle, «2,40 euros de l'heure».

Avec la Caf, l'allocation-logement et le RSA, une fois payés le loyer, le remboursement de l'emprunt pour la maison en ruine et les mensualités de la voiture («faut bien que j'en ai une si les enfants sont malades et ici, sans voiture on fait rien», dit Sonia), il leur reste 700 euros par mois. «On vit pas, on survit», dit Sonia. «Pour les cas sociaux, il y a des aides, pour nous rien parce que monsieur gagne trop. Y en a qui touchent pareil que nous en ne travaillant pas, on a parfois des envies de meurtre.» Sonia craque. «Heureusement qu'on a les enfants par moments, ils sont là pour nous retenir. Parce que sinon ça fait longtemps qu'on aurait fait une grosse connerie.»

Durée : 1'43MM

Bravache, Jean-René profère des menaces, veut régler des comptes. Il pense à un coup d'éclat. Refuse de dire quoi, contre qui, comment. Cette maison qui s'écroule, ça ne se passera pas comme ça. Jean-René, c'est un mec, un vrai. Il a été agent de sécurité, il est pompier volontaire comme son père. «On s'inquiète quand il ne rentre pas la nuit», dit Sonia. A la ceinture, un bip : quand il est d'astreinte, ça peut sonner n'importe quand, «les nuits, les week-ends, et le samedi après-midi il donne des cours aux jeunes sapeurs-pompiers». Avec ça, il glane quelques dizaines d'euros par mois, mais pendant ce temps, Sonia se ronge les sangs.

Pour l'instant, la banque les suit. Mais l'an prochain, le crédit voiture négocié en même temps que le prêt de la maison augmentera : 150 euros mensuels de plus. Chaque mois se termine avec le compte en rouge foncé. Pourtant ils font attention, n'ont pas cédé aux crédits faciles.

«Ras-le-bol de bosser pour ceux qui ne travaillent pas»

A quelques rues de là, les G. louent un modeste appartement. Canapé vieillot, la télé en fond sonore, une odeur de patates frites, c'est un peu la campagne à la ville. Louise, 26 ans, a la timidité des paysannes, elle a grandi à Poix-du-Nord, un village à 12 kilomètres.

Elle et Frédéric (28 ans) se sont rencontrés à Maubeuge, pendant une formation de chômeurs. Lui a ramé pendant plusieurs années, de l'intérim surtout et puis plus rien avec la crise. Louise : «Il était au fond du trou.» Depuis mars, il suit une formation pour être plombier-chauffagiste, payée 434 euros par mois. C'est à Cambrai, à 23 kilomètres, et Frédéric qui n'a pas le permis doit se faire conduire par un ami : pas de train, entre les deux villes, juste des bus «qui mettent une heure» — il n'est pas rare de croiser des autostoppeurs sur la route longiligne entre les deux villes.

Louise a fait des études, mais a abandonné son BTS à 23 ans. «J'ai dit non, stop, je voulais fonder une famille.» Elle a eu deux petits garçons mais n'a jamais trouvé de travail, «à force de faire des lettres de motivation on est démoralisé».

Ils ont atterri au Cateau par hasard, parce qu'un propriétaire les a pris dans un «taudis». Puis la mairie leur a trouvé un logement social. Ils mettent 200 euros de leur poche, un cinquième des ressources du foyer. «Ça fait cher je trouve, dit Louise. Mais à la mairie on m'a dit que je pouvais vivre avec 7 euros par jour.» Elle a beau faire et refaire les calculs, elle ne voit pas comment y arriver aux fameux 7 euros, rien qu'en nourriture c'est déjà 10 à 15 euros chez Lidl ou Aldi. Frédéric : «Y en a qui disent qu'ils n'y arrivent pas avec 1000 euros pour deux, nous on a ça pour 4, qu'est-ce qu'on devrait dire!»

Une fois par semaine, Louise et Sonia se retrouvent à la Maison des enfants, une institution sociale au Cateau. Sous prétexte d'ateliers cuisine ou de conseils santé, il s'agit aussi de rompre l'isolement des femmes, très souvent reléguées au seul rang de mère et de femme au foyer. «Ici, devenir mère, c'est aussi acquérir un statut social», selon Florence Druenne, la directrice.

La maison des enfants accompagne aussi les familles bénéficiaires du RSA. De son poste d'observation privilégié, la directrice s'inquiète : de plus en plus de familles à 1000 euros par mois toquent à sa porte. «La crise, c'est d'abord eux, dit cette femme énergique, enfant du cru, fille d'agriculteur. Des ouvriers, deux ou trois gosses, avec le père qui bosse 40 heures par semaine sur les chantiers pour 1100 euros par mois, j'en croise plein. Chez eux, je sens le ras-le-bol monter. Ras-le-bol de bosser autant, ras-le-bol de payer pour ceux qui ne travaillent pas.» Dans ces conditions, ça ne l'étonne pas que certains soient tentés de voter pour les extrêmes. Elle insiste : «C'est le ressenti des gens.» Ce n'est pas ce qu'elle pense, c'est juste ce qu'elle constate.

Mathieu Magnaudeix

Voir les annexes de cet article

Aujourd’hui sur Mediapart

Santé — Parti pris
par Caroline Coq-Chodorge
À l’air libre
par à l’air libre
Industrie — Parti pris
par Martine Orange
Sports
par Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico
Voir la Une du Journal

À ne pas manquer

Blanquer, l’école à la renverse
par Mathilde Goanec
Financement de la vie politique — Enquête
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Blanquer, l’école à la renverse — Reportage
par Lucie Delaporte, Dan Israel, Khedidja Zerouali et Manuel Sanson

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
Grand entretien
par Fabien Escalona et Romaric Godin
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne