La France rurale en crise (3/5)

Les nomades de la misère

Près de Cambrai, des familles venues de la ville sont installées dans une usineretapée. Le propriétaire, Michael Delœuvre, loue à des bénéficiaires de l'allocation logement: au moins, il est sûr de récupérer les loyers payés par la Caf. Dans les villages, d'autres nomades dela misère vont et viennent, au gré du prix des loyers et des bonsd'alimentation offerts.

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La famille Dubois © MM

Les Dubois (photo) sont sacrément contents de l'aubaine. A Walincourt, ils ont trouvé le logis idéal pour abriter leurs cinq enfants. Plus grand, moins cher. A Douai, en ville, la location de leur maison coûtait 780 euros. Ici, c'est 540 euros, une bonne partie payée par la Caf (Caisse d'allocations familiales). Le propriétaire, Michael Delœuvre, leur a même promis une maison en travaux dans la cour. «On peut lui demander ce qu'on veut, dit Frédéric Dubois. Il est allé avec nous à Brico Dépôt pour qu'on choisisse la cuisine! Et comme je n'aime pas les plaques à induction, il a promis de faire installer une cuisinière à gaz.» Comme eux, plusieurs familles viennent de s'installer au 7, rue de Cambrai, en plein centre de la bourgade. En majorité, des familles pauvres ou des mères seules, inactives et bénéficiaires du RSA, arrivées de Cambrai, Aniche, Douai ou même Arras, à plus de 60 kilomètres.

D'habitude, la pauvreté des campagnes est cachée. «Taiseuse», dit un rapport récent du ministère de l'agriculture qui a étudié le phénomène (voir sous l'onglet Prolonger). Dans la région, elle touche pourtant un rural sur cinq. A Walincourt-Selvigny, avec cette colonie de pauvres en plein centre-ville, elle éclate au grand jour. Et elle dérange. «Des cas sociaux...», lancent des habitants, comme si la présence de ce voisinage les dévalorisait. Le patron du bar: «Dans le village, ça commence à ronfler.» On jase. «Il paraît que c'est terrible là-dedans», dit une travailleuse sociale qui n'y a jamais mis les pieds. Derrière ces commentaires, une peur: que leur campagne devienne un lieu de relégation pour les pauvres exclus de la ville...

Avant d'emménager, Frédéric Dubois et son épouse Cécile ne connaissaient même pas Walincourt-Selvigny, 2047 habitants, gros village un peu à l'écart de la route qui mène du Cateau (Nord) à Saint-Quentin (Aisne). Ils en ont entendu parler par une amie d'enfance de Cécile, qui vit désormais au rez-de-chaussée. Quelques mois après, l'été dernier, ils emménageaient.

Le propriétaire, Michael Delœuvre, ne connaissait pas non plus. Originaire de Cambrai, à 15 kilomètres, il a découvert le magnifique bâtiment de briques en vente dans une agence immobilière: l'ancienne usine Miersman, un des fleurons régionaux du textile, délocalisée en 1988 (elle a finalement disparu en 2009, terrassée par la crise). Issu «de la basse classe» comme il dit, Delœuvre a racheté un premier bâtiment en 2005, puis un second, en passe d'être terminé. Celui dans lequel les Dubois habitent désormais.

Un commerçant : «Ces gens-là veulent juste profiter du village»

L'ancienne usine a été transformée en HLM. © GoogleMaps

Dans la cour, cinq ouvriers s'activent. L'immeuble d'origine a été rehaussé sur l'arrière avec des parpaings. Certains des 22 appartements ne sont pas encore finis, cinq autres devraient suivre au fond de la cour jonchée de gravats et de matériaux. Une HLM privée est en train de surgir. Le premier immeuble collectif de Walincourt. L'usine tombait en ruine, vitres cassées et «squatteurs», se souvient une agent administratif de la mairie, Sylvie Malezieux. «M. Delœuvre en a fait quelque chose de bien plus joli.»

«En tant qu'érémiste, c'est très difficile de trouver un logement, dit Frédéric Dubois au milieu d'une marmaille déchaînée (c'est mercredi), la télé à fond (M6). On nous demande les dernières fiches de paie, des mois de loyer d'avance. Ici, le propriétaire ne demande que l'attestation de la CAF. Il préfère avoir des gens comme nous: il est sûr d'être payé, puisque la CAF nous paie les trois quarts du loyer.»

Michael Delœuvre, installé juste en face, refuse de se définir comme un promoteur. Cet ancien chef boucher de 38 ans «élevé en foyer», explique qu'il voulait faire de «beaux logements bien propres avec une cuisine équipée et du parquet flottant dans les chambres» pour «les gens qui vivent dans des maisons toutes pourries». Dans les villes ou à la campagne, les taudis ne sont pas rares... Il ne se voit pas comme un promoteur, «c'est pour aider et me constituer un patrimoine». Mais il est allé un peu vite. Le fisc lui réclame 600.000 euros, l'Urssaf 100.000 pour avoir exercé l'activité de marchands de biens sans l'avoir déclarée. «On m'a saisi mon compte en banque et ma maison. Je ne me suis pas rendu compte, et maintenant je passe pour un voleur, je suis fusillé.»

Juste en dessous des Dubois habitent les Delille, Xavier, son épouse Séverine et leurs trois enfants. Des amis des Dubois, qui habitaient dans une cité de Douai jusqu'en août dernier. «C'était pourrave, ça craignait, y avait des bagarres, des vols, des drogues, souvent les flics. On avait une seule chambre, les filles dormaient dedans, nous dans le salon. C'était l'enfer.» Xavier Delille montre avec fierté son nouvel intérieur: trois chambres, les deux plus grandes ont chacune la leur. Ici, ils paient à peine 100 euros de loyer, CAF déduite, contre 170 dans leur ancien immeuble HLM. Parking compris. Aucun des deux ne travaille. Ils n'ont pas le droit au RSA, car Séverine touche une allocation handicapée. «On s'en sort mieux matériellement», dit Xavier.

«Le peuple des nomades»

Viesly. © MM

En quelques mois, les habitants du 7, rue de Cambrai ont formé une communauté soudée, ghetto de néo-ruraux pauvres où l'on se serre les coudes. «Dans l'immeuble, c'est comme si on était de la famille, dit Xavier. On fait Noël ensemble. Cet après-midi, c'est l'anniversaire du plus petit des Dubois, on y sera. Fred, leur fils, va bientôt se marier, on est invités. On vit entre nous.» «Les gens du village, on leur dit bonjour au revoir c'est tout», acquiesce Séverine. Pour faire les courses, elle va au Lidl de Cambrai ou à Leclerc, sur la nationale entre Caudry et Cambrai. Elle évite soigneusement la supérette '8 à 8' du village, bien trop cher. «Ces gens-là, on ne les voit jamais dans une boutique, rien, dit un commerçant. Ils veulent juste profiter du village et des bons de la mairie ou des Restaurants du Cœur.»

Sylvie Malezieux, l'employée communale, fait les comptes. Certes, les enfants des nouveaux arrivants remplissent l'école et grossissent la population d'un village en perte de vitesse. En revanche, la mairie est très sollicitée: les bons alimentaires distribués par le centre d'action sociale (jusqu'à 160 euros par mois) ont «bien augmenté, ça oui». Le responsable des Restos du Cœur, Jean-Pierre Gavériaux, refuse de s'étendre pour éviter la «stigmatisation de gens qui souffrent déjà beaucoup». Mais Brigitte Miché, la présidente des Restos à Valenciennes, parle d'un doublement du nombre de personnes accueillies à Walincourt cette année. Un phénomène exceptionnel, même si dans les autres antennes locales des Restos, le nombre de personnes aidées a beaucoup progressé à cause de la crise (+14% dans l'hiver 2008 et 2009, +22% entre mai et octobre 2009, et encore 6% de hausse pour la saison qui vient de débuter).

La pauvreté rurale passe souvent inaperçue, expliquent les experts du ministère de l'agriculture qui ont récemment visité la région. Crainte du qu'en-dira-t-on, envie de «bien figurer», peur de réclamer qui la rend indécelable aux yeux des organismes sociaux, d'autant que le petit jardin permet souvent d'améliorer le quotidien en toute discrétion. Elle apparaît quand les gens bougent, en quête d'une meilleure fortune. Souvent, de la ville vers la campagne. Car les ruraux qui débarquent en ville ne restent pas, constate Florence Druenne, directrice de la maison des Enfants du Cateau-Cambrésis: «On sait d'expérience que d'ici six mois, ils seront repartis» car à la campagne «les solidarités sont plus fortes.»

A Viesly, 1443 âmes, un des villages les plus pauvres du Cambresis (photo), le maire Jean Ladeuille observe ainsi «une accumulation de difficultés parmi les nouveaux arrivants», surtout depuis un an ou deux. «Il en vient une soixantaine chaque année. Une quarantaine repart. Ils viennent meubler les habitations vides. Bien souvent, ils n'ont pas de revenu et viennent à la mairie savoir à quelles aides ils ont droit.» La commune leur donne des bons d'alimentation, des coupons de «10 ou 15 euros selon les revenus et la famille», dit Philippe Badart, l'épicier. Ces habitants à peine visibles, qui rasent les murs, ne viennent pas s'inscrire en mairie et quittent la commune sans prévenir, Jean Ladeuille les appelle joliment «le peuple des nomades».

Mathieu Magnaudeix

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