Julien, 25 ans, sans permis et prisonnier de sa campagne

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Que fait un jeune homme de 25 ans sans permis et sans travail dans une commune rurale du nord de l'Aisne? Il est bloqué. Et s'ennuie, «l'ennui à mort». Julien Pin aimerait bien travailler, avoir un appartement, faire sa vie. Mais à Beaurevoir, il n'y a rien. Sans papier rose et sans véhicule, il doit quémander pour chaque déplacement. Au village, on l'a longtemps regardé de travers parce qu'il traînait sous l'abribus. Reportage avec portfolio sonore.

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Un travail, un appartement, une copine. Julien Pin, 25 ans, rêve juste de commencer sa vie, n'importe où pourvu qu'il y ait du boulot. Mais il devra encore attendre. Julien n'a pas le permis de conduire. Pas non plus de voiture. Prisonnier à Beaurevoir, 1.550 âmes en pleine pampa picarde, juste derrière la frontière du Nord-Pas-de-Calais. Un gros bourg quand même, comparé aux villages alentour: il y a le collège du canton, une poste ouverte tous les jours, une maison de retraite, une pharmacie, une supérette, un café (le dernier). Un notaire. Sur la place principale, devant la mairie et l'hôtel (fermé) se croisent trois boulevards de taille soviétique, «nos principales artères», dit le maire. Vides. Beaurevoir était une petite ville prospère quand la broderie faisait sa richesse. Les ateliers fermés, le chômage culmine à 30%.

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Julien est un grand garçon blond, énervé sous des allures de calme. Il déverse d'une voix douce un flot de rage: Julien ronge son frein depuis ses 18 ans. Cette année-là, auréolé d'un CAP, tout juste embauché, le voilà licencié. La Chine terrasse presque tous les brodeurs de Beaurevoir et, au bout de la chaîne, il y a lui qui trinque. Depuis, il n'a jamais vraiment travaillé. Tout ça ne serait peut-être pas arrivé s'il avait le fameux papier rose. «Ici pour trouver du travail faut aller sur Saint-Quentin, Cambrai, Bohain. Trop loin.» Saint-Quentin n'est pourtant qu'à 20 kilomètres, Cambrai à 22, Bohain à 14. «Il n'y a pas de bus, y a rien. C'est surtout ça le problème quand on est dans un village trop éloigné des villes. Puis dans les villages voisins, y a pas de boulot. Alors on fait les vendanges, des petits boulots à droite à gauche, c'est tout ce qu'on trouve.»

Sa maman, auxiliaire de vie à la maison de retraite, n'a pas les moyens de lui payer le permis. Pas comme certains de ses amis, partis depuis longtemps. «Les gars comme moi, c'est pas pareil. On n'a pas d'argent, on se galère, quoi.» Il aimerait prendre un appartement. «T'as envie de bouger, c'est sûr, mais tu vois bien que tu peux pas.»

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Le Cateau-Cambrésis est une petite ville du Nord, 7000 habitants au beau milieu d'un vaste territoire rural marqué par un fort passé textile, industrie en crise. Lille n'est qu'à 70 kilomètres mais cette partie du Nord est très enclavée. A vrai dire, on ne l'entend pas et comme elle ne dit rien, elle reste invisible. Ici, on souffre de l'isolement géographique et d'un cruel problème de mobilité, du chômage, d'un manque général de qualification. Mediapart souhaitait vous raconter la crise depuis un espace rural, au seuil d'une année 2010 où la crise sociale devrait donner toute sa mesure. Or cette zone offre un panel des difficultés du monde rural (l'éloignement, la précarité mais aussi une certaine solidarité, les crises du monde agricole) et des problèmes posés par sa relation aux espaces urbains : ainsi, au nord, le dynamismede Valenciennes attire des habitants, tandis qu'au sud, les campagnes périclitent. Je me suis donc installé au Cateau du 16 au 21 janvier avec dans l'idée de revenir à la base de mon métier : chercher des histoires à raconter, au gré des rencontres et des surprises.

Je me suis rendu à Beaurevoir mardi 19 janvier. Le dimanche, dans les pages locales de la Voix du Nord, j'avais remarqué les déclarations du maire, qui appelait de ses vœux un retour au protectionnisme pour lutter contre la crise. J'avais donc pris rendez-vous. Nous avons longuement parlé et il m'a mis en contact avec Julien, qui travaille en ce moment à la mairie. J'ai trouvé le témoignage si fort que j'ai décidé de lui consacrer un article.