«On va faire baisser le chômage, mais augmenter la pauvreté laborieuse»

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Le gouvernement l'a promis, il fera tout dans ses futures réformes pour favoriser une meilleure « employabilité » des jeunes, des demandeurs d'emploi, des salariés. Décryptage avec le sociologue Dominique Glaymann.

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C’est un barbarisme qui a le vent en poupe. L’employabilité, c'est la capacité qu’auraient les individus à résister face au chômage, en faisant des choix éclairés tout au long de leur vie et en s’adaptant au marché du travail. Le concept est au cœur des réformes de la formation professionnelle et de l’assurance-chômage appelées de ses vœux par l’exécutif, après la fin des négociations syndicales sur ces deux chantiers. Les deux projets sur la table vont insister sur l’individualisation (par le renforcement du compte personnel de formation) et la responsabilisation (par le durcissement du contrôle des chômeurs).

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« Ce mot s’est imposé dans le débat public, sous une tonalité très idéologique, rappelle Dominique Glaymann, chercheur en sociologie à l’université d'Evry l’un des coordonnateurs de l’ouvrage collectif Le Piège de l’employabilité, critique d’une notion et de ses usages sociaux (Presses universitaires de Rennes). Il véhicule des idées que l’on est amené, si on ne prend pas le temps de faire un pas de côté, à valider. » Pour faire ce pas de côté, une vingtaine de chercheurs ont examiné la portée symbolique ainsi que la pertinence scientifique de l’employabilité, au regard des politiques de l’emploi menées en France depuis une quarantaine d’années. Leur verdict est sans appel : « Dans le contexte de chômage massif structurel et compte tenu du fonctionnement de l’emploi, raisonner en termes d’employabilité apparaît finalement plus illusoire qu’opératoire. »

Dominique Glaymann travaille sur les « marges du salariat » (l’intérim, les stages, les jeunes), l’insertion professionnelle des jeunes et les transitions professionnelles. Il anime par ailleurs un master en ingénierie de la formation. Il réagit aux premières esquisses des réformes à venir et met en garde sur les illusions attachées au marché du travail.

Derrière la réforme de la formation et l’individualisation des droits apparaît en filigrane la volonté de développer l’employabilité des salariés et des demandeurs d’emploi. Ce concept va-t-il de pair avec l’installation du chômage de masse ?

Dominique Glaymann : Le mot employabilité a été utilisé dans différents pays et à différents moments de l’Histoire. Dans le monde anglo-saxon, les travailleurs sociaux identifient depuis longtemps des gens plus ou moins employables en fonction de critères qui sont essentiellement psychologiques ou sanitaires. Les moins employables relèvent, dans cette logique, plutôt de politiques sociales que de politiques de l’emploi. Déjà, ce type de classement interroge, je suis personnellement assez sceptique sur l’idée que quelqu’un soit inemployable, de même que je ne crois pas que quelqu’un puisse être inéducable.

En France, ce mot, initialement introduit par les organismes internationaux, va revenir dans les débats à la faveur du chômage de masse. L’idée est simple : pour éviter le chômage, il appartient à chaque individu de travailler son employabilité, à travers la formation, la mobilité, la souplesse, l’adaptabilité. Ce qui rejoint d’assez près la théorie de Gary Becker sur le « capital humain ». Cela a une conséquence directe, dans le système universitaire américain par exemple : pour financer sa formation initiale, l’étudiant contracte un prêt, qu’il ne commencera à rembourser qu’à partir de son premier emploi, et donc, il s’oblige à un calcul coût/avantage au moment de s’orienter.

Cette logique peut-elle être calquée sur une logique de formation individuelle ?

Bien sûr. On va “fabriquer” son employabilité en formation initiale, puis y intégrer ses compétences acquises au fil du temps, mais aussi tout ce qui relève du comportement, du savoir-être, de la flexibilité vis-à-vis du marché. En clair, “montre-moi ton employabilité et je te dirai combien tu vaux”, en dépit des grilles collectivement établies de qualifications donnant lieu à tel niveau de salaire. C’est aussi le discours qui sous-tend le refus ou non des demandeurs d’emploi vis-à-vis des « offres raisonnables » proposées par Pôle emploi.

Ce n’est donc pas pour rien qu’en parallèle de la réforme de la formation professionnelle, est également évoqué le durcissement du contrôle des chômeurs ?

Je pense qu’il y a une logique d’ensemble, pour plus de responsabilisation individuelle. Les individus sont responsables de la qualité de leur formation, c’est vrai, mais nous savons aussi que la réussite scolaire n’est pas seulement corrélée aux efforts des individus. La sociologie est quand même là pour rappeler que les déterminants sociaux sont non négligeables.

Ensuite, chacun serait supposément responsable de son parcours professionnel. Chaque individu serait libre et égal aux autres dans sa capacité à se débrouiller sur le marché du travail et dans la société. Alors que, primo, les situations de départ ne sont bien évidemment jamais égales, et secundo, les aléas, y compris économiques et conjoncturels, sont passés par pertes et profits par ce type d’analyse. Je prends l’exemple d’étudiants avec le même diplôme, ayant fait la même école, et ayant grosso modo le même profil. Bizarrement, en 2010, ils n’ont pas eu la même insertion professionnelle, ni la même rapidité d’embauche, ni la même qualité d’emploi que ceux qui sont entrés sur le marché de l’emploi avant la crise de 2008… Ce qui n’empêche pas les réussites personnelles, ni ne permet de dire qu’il faudrait totalement déresponsabiliser les individus, bien sûr. Mais il y a quand même une grosse part de chance, de conjoncture, de géographie, etc.

L’apport des études sur les discriminations dans l’accès à l’emploi ne suffit-il pas à décrédibiliser le concept d’employabilité ?

Effectivement, les gens ne vont pas changer de sexe, de couleur de peau, de prénom pour être plus employable. On peut recommander aux demandeurs d’emploi de renoncer à leur prénom connoté pour être employable, mais on voit bien vite les limites d’un tel raisonnement.

Le concept d’employabilité revient en force sur le devant de la scène à l’occasion de la réforme de la formation professionnelle. Dans les pistes mises sur la table par le gouvernement, l’idée prédominante est d’individualiser et de simplifier davantage l’accès à la formation. Pensez-vous que cette orientation soit la bonne ?

À l’issue de la réforme de 2014, le mot d’ordre était déjà de simplifier et d’améliorer la lisibilité dans les formations. Ce qui est louable : quand on voit l’inégalité d’accès à la formation professionnelle, qui va d’abord aux gens déjà formés, il y a évidemment un enjeu autour de l’information. Mais à chaque fois qu’on fait une nouvelle réforme, on recrée une usine à gaz, alors qu’il s’agit de simplifier. C’est quand même incroyable, on n’aura même pas eu le temps de faire une évaluation minimale que l’on passe déjà à la réforme suivante…

Sur le fond, former les gens, et les chômeurs en particulier, ce n’est jamais une mauvaise idée. Sauf quand le premier des enjeux est de les enlever des statistiques de Pôle emploi à l’approche des élections. J’ai par ailleurs une énorme réserve sur le fond : que ce soit la formation initiale ou la formation professionnelle, cela n’a jamais créé un seul emploi.

Il y a quand même des marges de manœuvre afin de mettre en adéquation les quelques emplois disponibles et les chômeurs, sinon c’est à désespérer de la formation en tant que telle !

Les individus concernés ont bien sûr tout à gagner à passer devant dans la file d’attente à Pôle emploi. Mais je le répète, ça ne résout pas le problème. On a fondamentalement un vrai souci, que nous n’affrontons pas, qui est le manque d’emplois.

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