Le procès des sondages de l’Élysée (6/8) Reportage

Au tribunal, Patrick Buisson se défend d’être un homme d’argent

Accusé d’avoir fait payer par ses sociétés 179 000 euros de dépenses personnelles, Patrick Buisson s’est défendu d’avoir commis le moindre abus, jeudi, au procès des sondages de l’Élysée.

Michel Deléan

4 novembre 2021 à 18h58

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Patrick Buisson le répète depuis le début du procès des sondages de l’Élysée : il n’est pas un homme d’argent. C’est si vrai que de 2007 à 2012, en plus de présider la chaîne Histoire (groupe Bouygues-TF1), il a facturé 2,7 millions d’euros d’honoraires à la présidence de la République pour ses conseils et sondages divers au service de Nicolas Sarkozy, par le truchement de ses sociétés Publifact et Publi-Opinion. Cette copieuse facturation, effectuée sans vraie limite ni appel d’offres, lui vaut d’être jugé pour « recel de favoritisme » et « recel de détournement de fonds publics ».

Mais l’ancien journaliste d’extrême droite est également poursuivi pour « abus de biens sociaux », le juge d’instruction Serge Tournaire ayant estimé que Patrick Buisson avait fait supporter des dépenses personnelles par ses deux sociétés, pour un montant total de 179 000 euros entre 2007 et 2012. Il s’agit de courses effectuées dans des supermarchés, de frais de transport pour rejoindre sa résidence secondaire ou encore d’achats de livres et de gravures, et de matériels photo, audiovisuel et informatique, qui occupent la XXXIIe chambre correctionnelle de Paris ce jeudi 4 novembre.

« J’ai été mis en examen pour un hypothétique, fantasmatique abus de bien social », s’apitoie Patrick Buisson dans une déclaration liminaire. À l’entendre, il aurait été aussi soucieux de la bonne gestion de ses sociétés que de celle des deniers de l’État.

« Le juge a retenu contre moi la quasi-totalité des frais de mes sociétés, alors que sur cinq exercices, les frais généraux ne représentent que 3,6 % du chiffre d’affaires ! », clame l’ancien conseiller de l’ombre de Nicolas Sarkozy. Pas de bureaux, pas de salaires, pas de dépenses extravagantes chez Publifact et Publi-Opinion : « Mon objectif était d’avoir le meilleur résultat net », plaide Patrick Buisson, en homme désintéressé.

Patrick Buisson à Paris, en octobre 2012 © Miguel Medina/AFP

« On rejette tout sans discernement, même les achats de presse, d’informatique et les frais de déplacement », proteste-t-il. S’il se rendait régulièrement dans sa maison des Sables-d’Olonne (Vendée), ce n’était ni pour se reposer ni pour faire du tourisme, mais pour travailler à des tâches d’édition et de conseil, assure-t-il.

« Tous mes clients historiques étaient en Vendée : Philippe de Villiers, le Puy du Fou, Bruno Retailleau, Didier Gallot… J’avais le devoir de déjeuner avec les élus locaux, de maintenir le lien avec le terrain », explique Buisson, assurant même que cela servait aussi sa « mission confidentielle » auprès de Nicolas Sarkozy.

Quant aux livres anciens, acquis aux enchères ou auprès de libraires spécialisés, « ils ne sont pas recelés, ils appartiennent à la bibliothèque de Publifact ! C’est un placement éthique », se justifie Patrick Buisson. « Vous auriez préféré que j’achète des lingots d’or ou des Sicav ? », demande-t-il aux trois juges du tribunal, impassibles face à lui, et qui n’ont encore posé aucune question.

Patrick Buisson fait encore état d’un contrôle fiscal de ses sociétés long de quatre mois, portant sur les années 2013 et 2014, et qui n’a donné lieu à aucun redressement, ce qui, selon lui, constitue la preuve éclatante de sa bonne foi. « Je ne peux avoir que le sentiment d’une discrimination systémique, partisane », s’exclame-t-il à la barre. Fin de la déclaration liminaire.

Le président Benjamin Blanchet commence l’examen de quelques factures.

« Il y a un meuble de rangement à 1 169 euros.

C’est une bonnetière que j’ai achetée aux Sables-d’Olonne, il faut bien que je range mes archives, répond Buisson. Si je l’avais achetée chez Ikea, elle aurait coûté deux fois plus cher.

Et les 1 440 euros de frais de reliure ?

— Je fais relier mes livres pour qu’ils durent plus longtemps. La facture du relieur avait été faite à mon nom et je me suis remboursé, ce sont des sommes que j’ai avancées à la société. »

Des factures de matériel de bricolage, de matériel informatique, ainsi que l’achat d’un téléviseur sont passés en revue. « C’est la télévision de Publifact, je regardais les émissions politiques. Elle est tombée en panne et je l’ai remplacée. J’ai aussi acheté un lecteur-enregistreur de DVD pour enregistrer les débats. C’est évidemment une dépense somptuaire sans rapport avec mes activités », ironise Patrick Buisson.

J’ai créé des richesses et de l’impôt.

Patrick Buisson

Les nombreux billets de train entre Paris et les Sables-d’Olonne ? « Le président de la République me demandait d’être là ou de revenir, j’ai dû me faire rembourser le tiers de mes déplacements », estime Patrick Buisson. « Il y avait aussi Philippe de Villiers, qui était un allié compliqué et exigeant, et qu’il fallait traiter », assure-t-il pour justifier ses allers et retours.

« On a quand même l’impression que vous étiez souvent aux Sables-d’Olonne.

— Sur place, je voyais des clients, anciens ou futurs.

Vous deviez partager votre temps entre ces clients-là et le président de la République, qui, selon vous, ne supportait pas que vous quittiez Paris ? Pourtant, il n’a pas fait état d’une dépendance à votre personne dans ce qu’il nous a dit mardi.

— S’il y en a un à qui je dois d’être là, c’est bien lui… On aurait pu demander mes fadettes. Vous auriez vu les coups de fil quotidiens, le soir aussi. Il y a une dimension de coaching, de soutien moral dans la mission de conseiller. Il y avait un climat de haine et de violence physique à l’égard de Nicolas Sarkozy. »

L’examen des factures, souvent assez baroques, reprend.

« Nous avons un fauteuil en cuir à 220 euros.

— Oui, je passe huit à dix heures par jour devant un écran d’ordinateur. Publifact a offert un fauteuil à 220 euros à son dirigeant, je l’avoue Monsieur le Président. »

Suit une liste d’acquisitions encore faites par ses sociétés : appareil photo, livres anciens, gravures parfois expédiées en Vendée chez une amie… Patrick Buisson a réponse à tout.

Il avait besoin de matière première pour ses prestations intellectuelles, d’illustrations pour des guides qu’il réalisait, d’œuvres encadrées pour décorer son bureau ou de documentation pour une mission de conseiller historique d’une série télévisée sur l’Occupation. « Je ne faisais pas des frais qui étaient indus, ils collaient à mes activités », martèle l’ancien conseiller de Sarkozy.

Patrick Buisson dit posséder plus de 10 000 livres, dont 600 à 700 appartiendraient à sa société Publifact. Mais ils ont été comptabilisés comme des charges et non comme des investissements ou des actifs, remarque le tribunal. On épluche encore des dépenses de train et de location de voiture. Patrick Buisson se défend pied à pied, et répète son « sentiment de profonde injustice ». Sa place n’est pas dans un tribunal. Au contraire. « J’ai créé des richesses et de l’impôt », se vante-t-il.

Les débats reprendront lundi 8 novembre.

Michel Deléan


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