Nouvelle-Calédonie: une défaite au goût de victoire pour les indépendantistes

Au lendemain du référendum historique sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, les vaincus sont heureux et les vainqueurs mécontents. En visite dans l’archipel, le premier ministre a pris rendez-vous avec les forces politiques pour un comité des signataires de l’accord de Nouméa, en décembre, à Paris.

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Nouvelle-Calédonie, envoyés spéciaux. – La nuit qui a clos le jour pendant lequel la Nouvelle-Calédonie a, pour la première fois dans l’histoire du pays, voté sur son indépendance en se prononçant contre elle, a été étrange. À Nouméa, les seules voitures pavoisant affichaient les couleurs de la Kanaky, tandis que les drapeaux tricolores étaient restés à la maison. Le paradoxe de ce lendemain de scrutin, où les vaincus affichent leurs sourires et les vainqueurs leurs divisions, reflète la situation singulière d’un pays qui vient de se prononcer contre l’indépendance tout en assistant à une dynamique inédite des indépendantistes.

Sur l’archipel qui reste aussi français qu’indépendantiste, après la victoire du non à 56,4 %, ce dernier camp affiche sa satisfaction. « La défaite a fait pschitt, dit dans un sourire Gilbert Tyuienon, maire de la commune de Canala, qui a voté à plus de 94 % en faveur du oui. Compte tenu du rapport de force initial, je ne peux pas être déçu du résultat final. Et je suis confiant sur la suite. » Konyi Wassissi, co-directeur de la campagne du FLNKS, est sur la même longueur d’onde. « On a été attaqué pendant toute la campagne, par des gens affirmant que, sans la France, il n’y aurait plus d’argent, plus de sécurité… Qu’on se retrouverait dans la situation du Vanuatu [indépendant depuis 1980 et qui connaît des difficultés économiques et sociales – ndlr] ! Mais cela n’a pas empêché les Kanak de se mobiliser autour de leur drapeau, sur la question identitaire. »

À Nouméa, le jour du référendum. © JS À Nouméa, le jour du référendum. © JS

À l’exception des communes de Koné et Koumac, situées en Province Nord, et de l’île de Lifou, les indépendantistes sont en effet en progression partout, si on compare les scores du référendum de dimanche à ceux des élections provinciales de 2014. « La dignité ne se monnaie pas », assène Louis Mapou, figure historique de la lutte, avant d’ironiser : « Jusqu’à hier soir, nos adversaires prétendaient nous enterrer. Ils vont faire quoi maintenant ? Avec quoi ils vont remplir le trou ? Il est impossible d’enterrer quelque chose qui est dans le cœur et dans l’histoire. Ceux qui prétendent cela sont arrivés trop récemment en Nouvelle-Calédonie et n’ont pas d’attaches avec son histoire. Ou alors, ils l’ont oubliée, comme Pierre Frogier. »

Le sénateur LR avait, lors d’une conférence de presse convoquée trois jours avant le scrutin, expliqué d’un ton véhément qu’il allait « déposer devant la Haute-Assemblée une loi constitutionnelle afin d’empêcher la tenue d’un deuxième et d’un troisième référendum » pour « qu’on passe à autre chose ». Ces scrutins sont pourtant rendus possibles par l’accord de Nouméa. Parmi les loyalistes, certains ont longtemps pensé que les indépendantistes finiraient par y renoncer, au regard des résultats du premier référendum, pour ne pas s’infliger trois défaites successives. Mais l’écart moins important que prévu a clairement rééquilibré les rapports de forces.

Aloisio Sako est le président du RDO (Rassemblement démocratique océanien), rallié au FLNKS : une figure souvent mise en avant pour afficher le fait qu’il s’agit, pour les indépendantistes, de construire un pays « pluriculturel » et une « nouvelle nation arc-en-ciel », en référence à l’Afrique du Sud post-apartheid, et non un pays exclusivement kanak. « Les 43 % de oui nous donnent la satisfaction, à défaut de la victoire, explique-t-il. Nous sommes au seuil de la pleine souveraineté. Une dynamique est enclenchée. Les non-Kanak ont amorcé le rapprochement avec le FLNKS. Nous sommes dans une courbe ascendante et le “pari sur l’intelligence” fait par Jean-Marie Tjibaou lors de l’Accord de Nouméa est en train de prendre forme. Même si ça ne va pas au rythme qu’on aurait souhaité, cela va dans le bon sens. »

À un meeting du FLNKS. © JS À un meeting du FLNKS. © JS

Seul Pascal Sawa, le maire de la commune de Houaïlou, sur la côte orientale de la Grande-Terre, qui a voté à près de 84 % en faveur du oui, tempère quelque peu l’ambiance : « On espérait gagner et on est donc bien évidemment déçus, en dépit du taux de participation. » Il existe un autre bémol que souligne cette figure du renouvellement du combat pour l’indépendance, jeune élu dans une commune concentrant les difficultés économiques et sociales de l’île : « Les résultats traduisent la fracture entre la brousse, les îles et le grand Nouméa. On voit bien qu’il y a quand même deux pays. Nouméa et sa banlieue d’un côté, le reste du territoire de l’autre. Et cela montre aussi la fracture ethnique. Malgré tout, il y a deux peuples en Nouvelle-Calédonie : le peuple originel et le peuple accueilli, qu’il soit européen, asiatique ou océanien… »

Les scores du référendum de dimanche sont en effet sans appel. En Province Sud, la plus peuplée et où se trouve Nouméa, le non rassemble près de 74 % des voix. En Province Nord, le oui l’emporte à 76 %, et dans la Province des îles à 82 %. Dans le détail des communes et des bureaux de vote, le gouffre entre les différentes parties du territoire est encore plus marqué. Dans le sud de Nouméa, la partie la plus riche de la ville, certains bureaux ont voté à plus de 90 %, voire au-delà de 95 %, contre l’indépendance. Dans les communes septentrionales et en tribu, c’est l’inverse. Dans la tribu de Tiendanite, celle des Tjibaou, à proximité de Hienghène, c’est 100 % des votants qui se sont prononcés en faveur de la « pleine souveraineté ».

En dépit de ces tendances lourdes, ce qui réjouit les indépendantistes, est d’abord d’avoir fait le plein en terres kanak, où les jeunes, dont les leaders du FLNKS craignaient qu’ils ne se mobilisent guère, « ont été au rendez-vous », dixit Louis Mapou. Mais la vraie satisfaction est d’avoir effrité, voire davantage, les monopoles loyalistes dans le Sud. « Que ce soit à Nouméa ou sur le littoral sud-est, dans les communes de Bourail ou de la Foa, les indépendantistes font des scores jamais atteints ! », s’exclame Gilbert Tyuienon. « Plus de 20 % à Nouméa, c’est historique », jubile Aloisio Sako, en soulignant les bons chiffres des bureaux de vote situés notamment au nord de l’agglomération, plus pauvre et où vivent de nombreux Kanak.

Banderole sur la route entre Poindimié et Koné. Banderole sur la route entre Poindimié et Koné.

Pour Louis Mapou, aujourd’hui, le « grand Nouméa, c’est la Bastille. Une Bastille qu’on ne peut prendre ni avec les mêmes armes, ni avec les mêmes argumentaires qu’ailleurs. Mais il ne nous manque que quelques milliers de voix pour être indépendants, et nous avons des marges de progression ». Moins de dix-huit mille voix ont séparé hier le non du oui à l’indépendance. Et le FLNKS ne doute pas de parvenir à les combler. Ses responsables insistent sur la marge de manœuvre qui demeure dans les îles, peu peuplées, mais où la participation a été plus faible que sur le reste du territoire. Mais ils soulignent avant tout la dynamique ressentie dans certains bastions historiquement anti-indépendantistes.

« Cette dynamique va aspirer le reste de la population et notamment les couches défavorisées, juge Aloisio Sako, qui se rendent compte que ce pays est riche, mais que cette richesse est très mal répartie. Quant à la population océanienne, elle comprend de mieux en mieux la revendication du peuple kanak, parce que nous sommes aussi des insulaires, que l’attachement à la terre est important pour nous, et que nous avons progressivement mesuré ce qu’avaient vécu les Kanak. »

Avec de telles analyses, il paraît inenvisageable pour le camp indépendantiste de renoncer aux deux référendums prévus par l’accord de Nouméa. « Il n’y a pas d’hésitation sur le deuxième référendum, ni sur le troisième, si nécessaire. C’est la parole qui a été donnée au peuple calédonien. Il n’y a pas de raison que ça change », tranche Pascal Sawa. « Notre feuille de route est toute tracée, abonde Aloisio Sako. C’est l’accord de Nouméa, qui est constitutionnalisé. Il ne faut pas y toucher, car ici la paix est très fragile. »

Pour Konyi Wassissi, d’ici deux ou quatre ans, le basculement vers le oui « sera aisé » : « Pourquoi a-t-on prévu trois référendums et pas un seul ? C’est parce qu’on est conscients d’avoir été minoritaires et qu’il fallait se donner le temps de convaincre. Comme on a ouvert aux autres la possibilité de se prononcer aussi sur le destin du pays, on voulait qu’ils aient la possibilité de bouger, de travailler avec nous pour l’avenir. » D’autant qu’il « ne s’agit pas seulement d’arithmétique », estime Louis Mapou : « L’option de l’indépendance est celle qui présente le plus de perspectives. Donc on met le cap sur 2020 et la mariée sera encore plus belle à cette date. »

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Un paragraphe de cet article a été amendée, mardi 6 novembre, pour tenir compte du fait que des incidents ont opposé, dans la nuit de lundi à mardi, les forces de l'ordre à des membres de la tribu de Saint-Louis, à proximité de Nouméa.