Le cardinal Barbarin devant la justice: le procès de l’omerta

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse (We Report)

Plus de trois ans après le début de l’affaire Preynat, le procès du cardinal Barbarin, poursuivi pour non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs, se déroulera du 7 au 9 janvier à Lyon. Le silence des évêques et la question de la prescription seront au centre des débats.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Sera-t-il présent à l’audience ? Ce lundi, au tribunal correctionnel de Lyon, s’ouvre enfin et après de multiples reports le procès du cardinal-archevêque de Lyon, Philippe Barbarin. Le primat des Gaules, l’une des figures les plus importantes de l’Église française, est poursuivi pour non-dénonciation d’agressions sexuelles dans l’affaire Preynat.

Le cardinal Barbarin, le 8 décembre 2015 à Lyon. © Reuters Le cardinal Barbarin, le 8 décembre 2015 à Lyon. © Reuters
Le prélat est cité à comparaître avec six autres personnes, elles aussi accusées de non-dénonciation : monseigneur Maurice Gardès, archevêque d’Auch ; Thierry Brac de La Perrière, évêque de Nevers ; Xavier Grillon, vicaire épiscopal dans l’Ouest lyonnais ; Régine Maire, déléguée à l’écoute des victimes du diocèse de Lyon ; Pierre Durieux, ancien directeur de communication du diocèse de Lyon et le cardinal Luis Ladaria Ferrer, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), le gendarme des mœurs du Vatican. Le Saint-Siège a toutefois refusé de notifier la citation à comparaître de ce dernier, équivalent d’un ministre pour le Vatican, au nom d’une immunité pénale. Une seconde citation, pour non-assistance à personne en péril, a également été adressée au cardinal Barbarin et à Régine Maire.

Parmi toutes les affaires de pédophilie dans l’Église révélées depuis trois ans (lire tous nos articles ici), celle du père Bernard Preynat est sûrement la plus emblématique, à la fois par le nombre de ses victimes, mais aussi par l’onde de choc qu’elle a provoquée dans l’Église catholique française. Suspecté d’avoir agressé sexuellement plus de soixante-dix enfants scouts du Groupe Saint-Luc entre 1972 et 1991, ce prêtre charismatique de l’Ouest lyonnais a été mis en examen le 27 janvier 2016. Informés à partir des années 1970 des abus sexuels de l’aumônier, les archevêques de Lyon successifs, dont le cardinal Barbarin, n’ont jamais dénoncé le prêtre aux autorités judiciaires. Après l’éclatement du scandale, la parole s’est libérée, un peu partout en France depuis trois ans, sur des dizaines d’affaires de pédophilie dans l’Église.

« Ce procès, c’est celui du système »

Selon nos informations, l’instruction judiciaire dans l’affaire Preynat a été bouclée il y a quelques semaines seulement. Une procédure canonique, interne à l’Église, est également en cours. Mais pour les victimes de Bernard Preynat et leur association La Parole libérée, l’enjeu judiciaire est presque ailleurs. Le procès du cardinal Barbarin, qui s’ouvre ce lundi, revêt une plus grande importance pour eux que celui de leur agresseur. « Des prédateurs, il y en aura tout le temps. Ce qui est incroyable, c’est que des personnes laissent faire et protègent. C’est même pire. Le combat est dans la libération de la parole, mais aussi dans l’obligation de parole », dénonce Alexandre Dussot, cofondateur de La Parole libérée et première victime ayant alerté le cardinal Barbarin en 2014. « L’Église a un problème propre, elle couvre des prédateurs. Il y a un système avec de hauts responsables qui protègent des pédophiles, qui vont même jusqu’à détruire des documents pour que la vérité reste cachée. Ce procès, c’est celui du système, lâche François Devaux, président de La Parole libérée. C’est aussi celui de la justice. L’enjeu, c’est la prescription, et comment on l’applique. »

Avec cette citation à comparaître, les parties civiles jouent leur va-tout. Ouverte en février 2016, l’enquête préliminaire sur l’affaire Barbarin avait été classée sans suite le 1er août 2016. Le parquet s’était appuyé sur la prescription de certains faits et sur l’impossibilité de montrer l’élément intentionnel du délit de non-dénonciation d’agression sexuelle sur mineur reproché à Mgr Barbarin.

En effet, plusieurs mois d’enquête préliminaire ont permis de montrer que le cardinal avait été informé entre 2005 et 2010 des agissements du père Preynat. La date précise est sujette à débat, mais le parquet a estimé que les faits étaient prescrits en ce qui concerne cette période. L’attention se porte donc sur l’année 2014, lorsque Alexandre Dussot alerte le cardinal Barbarin et l’informe de l’existence de nombreuses victimes lors des camps scouts, dans les années 1970 et 1980. Si la prescription n’a pas été retenue sur ce point, les auditions du cardinal et les perquisitions à l’évêché n’ont pas mis en évidence l’intention des autorités ecclésiastiques d’entraver l’action de la justice, a estimé le parquet. Le procureur n’avait pas non plus retenu le délit d’omission de porter secours, en l’absence de « péril imminent et constant », les dernières agressions sexuelles commises par Bernard Preynat étant antérieures à 1991.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Depuis 2016, le collectif de journalistes indépendants We Report réalise une enquête sur les abus sexuels dans l’Église catholique de France. Ce travail d’investigation a pris la forme d’un ouvrage, Église, la mécanique du silence (JC Lattès), publié le 22 mars 2017.