«La dernière allocution présidentielle, quel culot!»

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Alors que la pression s’intensifie sur les services de réanimation, Mediapart dresse le portrait de travailleurs de première ligne, parfois invisibles, à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. Aujourd’hui, Anne-Sophie Bretaud, infirmière.

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«Cela va faire cinq ans que je travaille en réanimation à Saint-Louis. Je suis en train de terminer six mois sur un poste transversal, où je suis notamment censée aider les nouvelles infirmières. C’est un poste génial même si en ce moment je fais plutôt du renfort partout que de la formation. Mais j’ai quand même décidé de reprendre un poste classique de réanimation, où on travaille 12 heures de suite, avec des grosses semaines et des petites semaines, et en faisant deux mois de jour, puis un mois de nuit.

Anne-Sophie Bretaud. Anne-Sophie Bretaud.
J’appréhende ce que cela peut signifier avec un bébé à la maison, mais ce que j’aime, c’est le contact avec les patients. Ce sont des métiers qu’on fait parce qu’on est passionné. J’aime aussi la technicité du métier, le fait qu’on fasse parfois des choses incroyables. Mais les miracles, cela prend du temps, et en ce moment, on en a de moins en moins.

Pourtant, au départ, je ne dirais pas que j’avais la vocation. Je ne savais pas trop quoi faire et, avec une amie, on s’est décidées à passer le concours d’infirmière. Mon père était dans les assurances, ma mère éducatrice spécialisée. Même si j’avais une grande sœur infirmière en psychiatrie, rien ne prédisposait à cela. L’amour du métier est venu en cours de route. J’étais à Angers, ensuite j’ai fait quatre ans en hématologie à Saint-Louis, puis je suis passée en réanimation.

Même si c’est un métier tellement prenant que, parfois, quand je me couche ou que je me douche, j’entends encore les bips et les sonnettes, je tiens parce qu’il y a une ambiance d’équipe incroyable, parce qu’il y a de l’adrénaline et, surtout, parce que, lorsque je rentre chez moi, je me sens utile, je suis contente de ce que j’ai fait pendant la journée.

Il faut voir que, même s’il y a beaucoup de gestes techniques, j’ai le sentiment de faire un métier complet, dans lequel il est aussi important de prendre le temps de parler avec une maman, de faire une vessie de glace ou de prendre la main d’un patient que de préparer une intubation.

Cela fait un an qu’on est dans le Covid, et j’ai le sentiment que cela fait déjà dix ans que ça dure. La différence avec cette troisième vague, qu’on sentait venir comme tout le monde, même s’il y a une différence entre savoir ce qui nous attend et le moment où ça arrive, c’est que personne n’en peut plus de cette maladie.

On a l’impression que ça ne finira jamais et cela fait perdre la raison à beaucoup de monde. Récemment, l’épouse d’un monsieur intubé depuis trois semaines m’a demandé s’il y avait un moment où l’on débranchait les machines pour faire de la place. Je lui ai dit que cela ne se passait pas comme ça, mais on redoute de ne plus pouvoir prendre tout le monde.

Cette année de Covid a compliqué notre travail, pas seulement en matière de rythme de travail. Ce qui nous fait tenir, c’est le collectif. On côtoie la mort chaque jour et on a besoin de se voir hors du travail, y compris pour se dire des choses professionnelles, quand on n’est pas dans le feu de l’action ou qu’il est plus facile d’échanger avec les aides-soignants ou les médecins de façon informelle. Avant, on allait très souvent boire un verre après la journée, même quand elle était longue, pour avoir un sas, pour décompresser, pour se parler. Là, on ne le fait plus, et cela se ressent, alors que la spécificité de la réanimation par rapport à d’autres services hospitaliers est qu’il y a plus d’échanges entre les différents personnels qu’ailleurs.  

Au service de réanimation de l'hôpital Saint-Louis. © JC Au service de réanimation de l'hôpital Saint-Louis. © JC

Je remercie malgré tout le Covid d’avoir mis la lumière sur le fait que l’hôpital public était en train de mourir à petit feu, en silence. Ce qui se passe aujourd’hui, avec toujours autant de problèmes de personnel et de matériel des mois après le début de l’épidémie, alors qu’on dépense dans le même temps des milliards pour sauver un secteur aéronautique à l’arrêt, montre définitivement qu’on a décidé de laisser mourir un des meilleurs systèmes de santé du monde.

J’ai écouté l’allocution présidentielle du 31 mars dernier, quel culot ! Nous demander plus d’efforts encore, après l’année qu’on a passée… Au début de l’épidémie, je me disais que c’était quelque chose de compliqué à gérer, qu’on ne savait rien, mais plus cela avance, plus je ne peux voir cela que comme de l’irrespect pour ce qu’on fait tous les jours. Plus j’écoutais pour savoir si les crèches seraient fermées, plus je n’en revenais pas. Tout ce manque de crédibilité autour de la campagne vaccinale alors qu’on sait qu’on n’a simplement pas assez de doses !

Je suis une optimiste de nature, mais ça commence à faire très long. Je ne pense pas que la fermeture des écoles et des crèches suffira, les gens vont continuer de se voir le soir, on va continuer d’ouvrir des lits en mode dégradé et on risque de devoir trier. Et je crains aussi que cette politique où on laisse circuler beaucoup le virus tout en vaccinant ne déclenche aussi l’apparition de nouveaux variants. Je ne fais donc aucun pari sur l’avenir.

On nous demande sans cesse de faire des heures supplémentaires. J’avais quelques jours de repos et ma cadre m’a envoyé chaque jour un message pour s’excuser de me demander si je pouvais revenir pour une nuit ou deux, tellement on manque de gens. On fait des métiers, où, quand on nous rappelle, on revient. Mais là c’est trop fréquent et je ne peux pas revenir aussi souvent, car je dois m’occuper de ma fille, puisque mon mari est aussi médecin et lui-même soumis à des gardes. On est partis pour au moins deux mois hypertendus et on est déjà à bout. »

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