Des femmes dénoncent les agressions et harcèlements sexuels de Denis Baupin

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« Plusieurs mois de SMS d’incitation sexuelle »

Elen Debost lors de la campagne pour les cantonales en 2015. Elen Debost lors de la campagne pour les cantonales en 2015.

Elen Debost, adjointe à la jeunesse EELV de la mairie du Mans depuis deux ans, raconte avoir été victime du même procédé. C’était en 2011. À l’époque, elle n’est qu’une « jeune militante qui monte ». Au moment de la désignation des candidats aux législatives, prévues l’année suivante, Denis Baupin la sollicite parmi des dizaines d’autres pour recueillir son soutien. Proche politiquement de ce cadre historique des Verts, Elen Debost accepte.

Commencent alors « plusieurs mois de SMS d’incitation sexuelle de M. Baupin après lui avoir dit que je n’étais pas intéressée, que j’avais quelqu’un dans ma vie, que je ne souhaitais pas entretenir ce type de relation ». « Les refus polis n’étaient pas entendus », explique-t-elle. « Au total, j’ai reçu une centaine de messages. Du type “Je suis dans un train et j’aimerais te sodomiser en cuissarde”. “J’adore les situations de domination. Tu dois être une dominatrice formidable.” “J’ai envie de voir ton cul.” » Les messages ont brutalement cessé. Depuis, les deux écologistes s’évitent.

Le témoignage audio d'Elen Debost

Mediapart/France Inter

Annie Lahmer est conseillère régionale d’Île-de-France EELV. Adhérente des Verts depuis une vingtaine d’années, elle a un temps été salariée par son parti. C’était à la fin des années 1990, pour la campagne des européennes emmenée par Daniel Cohn-Bendit. Au siège, alors installé rue Parmentier à Paris, « la militante lambda qui avait besoin de son boulot » croise souvent Denis Baupin, alors porte-parole national des Verts. « À l’époque, chaque 14 Juillet, Jean-Luc Bennahmias [alors secrétaire national des Verts – ndlr] organisait une grande fête. Et Denis Baupin m’a invitée à y participer. Il a insisté lourdement, il m’envoyait des SMS, y compris la nuit. » Annie Lahmer s’y rend finalement, accompagnée de deux amis, « histoire d’être tranquille », se souvient-elle. « J’ai senti qu’il n’était pas très content. »

Le témoignage audio d'Annie Lahmer

Mediapart/France Inter

Peu après, elle se retrouve seule avec lui au siège du parti. « Quand on est en campagne électorale, on finit souvent assez tard. Un soir, j’étais dans le bureau de Jean-Luc Bennahmias, qui n’était pas là… J’étais seule avec Denis. Il s’est mis à me courir après autour du bureau. C’était complètement loufoque comme scène. Je me suis arrêtée d’un côté du bureau et je lui ai dit : “Écoute Denis, t’as qu’à sauter par-dessus.” Il m’a répondu : “Mais je suis capable.” Et je lui ai dit à ce moment-là : “C’est du n’importe quoi ton truc.” Et je suis partie. Le lendemain matin, j’arrive, je reprends mon boulot. Denis est là, il ne me dit pas bonjour. Je lui dis : “Écoute Denis, donc à partir du moment où on veut pas coucher avec toi, tu ne dis plus bonjour.” Il a pointé son index sur moi en disant : “Toi t’auras jamais de poste au sein du parti.” Ça s’est arrêté là. » Quelques années plus tard, Annie Lahmer quittera son poste au parti pour rejoindre la mairie de Paris, où elle travaille depuis.

Mais elle n’a pas été la seule collaboratrice à avoir maille à partir avec Denis Baupin. Plusieurs autres femmes, liées par leur métier à EELV, nous ont confirmé avoir aussi été la cible du vice-président de l’Assemblée nationale. En 2012, Denis Baupin vient d’être élu député. Il rencontre une collaboratrice d’une collectivité d’Île-de-France, travaillant avec d’autres écologistes. Pendant plusieurs mois, raconte-t-elle, elle a reçu des « SMS lourdingues à des heures improbables, du type “cela me ferait plaisir d’aller boire un verre”, “tu es vraiment très belle”, “qu’est-ce que tu fais ce soir ?” ».  

« Cela a duré six mois, à chaque fois qu’il me voyait, explique la jeune femme. J’étais gênée, j’avais un peu honte. Du coup je n’osais pas lui dire frontalement. Mais j’ai fini par lui envoyer un SMS menaçant de prévenir sa compagne et expliquant que je ne coucherais jamais avec lui. » Denis Baupin a arrêté. « C’est le cas typique de la collaboratrice qui se fait draguer par un gros lourd. C’est le lot quotidien de toutes les jeunes femmes qui bossent en politique… C’est partout pareil », déplore-t-elle. Mais, au regard de la loi, cela peut être considéré comme du harcèlement sexuel.

À l’Assemblée nationale, au moins deux collaboratrices travaillant avec les écologistes ont fait part à leurs collègues ou aux députés du groupe d’un incident. Un jour, selon des sources concordantes au sein du groupe écologiste, une salariée s’est retrouvée, seule, dans un ascenseur de l’Assemblée, avec Denis Baupin. « Il lui a pincé les fesses. Il s’est pris une baffe ! », expliquent ces sources qui ont requis l’anonymat. Il n’a plus jamais rien tenté.

Au moment de la loi de transition énergétique, dont Denis Baupin était rapporteur à partir de l’automne 2014, une autre collaboratrice de l’Assemblée a reçu plusieurs messages du député. « Il y a eu un comportement qui n’était pas des plus adéquats », explique-t-elle, tout en refusant de donner davantage de détails. Elle craint que l’épisode ne soit « utilisé à mauvais escient ». « C’étaient quelques messages un peu trop amicaux. Ils ne sont pas graves, ils n’ont pas de caractère sexuel. Ils étaient juste un peu déplacés. Ce n’est pas du harcèlement sexuel. »

« C’était de la drague du type “Rejoins-moi dans mon bureau” », confie une autre source à l’Assemblée. Sauf que la position de subordination député/salariée du groupe peut changer la nature des faits, et constituer du harcèlement sexuel. La collaboratrice, elle, confie simplement avoir été « gênée par son comportement » et s’en est émue. « Lorsque j’ai signalé ces faits aux coprésidents, ils ont réglé cela en tête à tête avec lui et il s’est immédiatement arrêté. Suite à cela, j’ai continué à travailler avec lui, sans aucune gêne. »

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Contacté à de multiples reprises par Mediapart et France Inter, depuis le 2 mai, Denis Baupin n’a pas répondu à nos demandes d’entretien, et nous a aussitôt renvoyés vers ses avocats. Les avocats de Denis Baupin nous ont demandé, le 2 mai en fin de journée, de leur envoyer une liste de questions par écrit. Ce que nous avons fait le 3 mai. Le 4 mai, ils ont refusé que leur client y réponde (ou même d’y répondre eux-mêmes) et nous ont menacés de poursuites.

Le 4 mai, j’ai de nouveau insisté auprès des avocats de Denis Baupin, par mail. En voici un large extrait : « Je me permets d’insister de nouveau auprès de vous sur la nécessité d’avoir un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, pour Mediapart, et avec mon confrère de France Inter Cyril Graziani. Vous savez que, dans ce type d’enquête, particulièrement sensible, nous devons tout faire pour veiller à la protection des sources et des témoins. Si nous avons un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin, je pourrais ainsi l’interroger sur le témoignage suivant : « J’ai reçu pendant plusieurs mois des SMS d’incitation sexuelle de M. Baupin. » Vous comprendrez bien qu’à ce stade de nos échanges, nous sommes obligés de garder l’anonymat car nous redoutons des pressions extrêmement fortes sur les témoins (... )

Je vous rappelle également que j’ai adressé ma première demande de rendez-vous auprès de votre client, M. Denis Baupin, lundi 2 mai, par SMS et par mail, à 12 h 55. Je me suis de nouveau adressée à lui, lundi 2 mai, à 16 h 25, pour lui rappeler mon attachement au respect du contradictoire. Mardi, je lui ai adressé une nouvelle demande de rendez-vous, là encore par SMS et par mail, à 11 h 52. Mercredi 4 mai, j’ai de nouveau sollicité M. Denis Baupin, par SMS et par mail, à 12 h 07. Parallèlement, je vous ai écrit un mail, à la demande de votre client, lundi 2 mai, pour solliciter un rendez-vous avec lui. Vous m’avez répondu par email dans la soirée du lundi en me demandant de vous adresser des questions par email. Ce que j’ai fait mardi 3 mai à 15 h 32.

Je me tiens donc, plus que jamais, à votre disposition, pour un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin. »

Dès le 8 avril, les avocats de Denis Baupin, manifestement avertis qu’une enquête était en cours, avaient adressé un courrier au directeur de publication de Mediapart, nous mettant « en demeure » de ne rien publier. Une procédure bien inhabituelle.

Toutes les personnes citées ont été interrogées dans le cadre de cette enquête, qui a duré plusieurs mois, menée conjointement par Mediapart et par le journaliste de France Inter Cyril Graziani. Certaines ont demandé l’anonymat.

On peut lire sous l’onglet Prolonger de cet article les définitions juridiques, dans le Code pénal, du harcèlement sexuel et de l’agression sexuelle.