Devenir lent avec Patrick Boucheron pour saisir l’époque

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Avec Ce que peut l’histoire, sa « leçon inaugurale » au Collège de France parue en librairie, l’historien médiéviste Patrick Boucheron a fait plus qu’un discours. Il a, en 72 pages serrées et ardentes, conçu un manuel de survie intellectuelle pour fendre l’épaisse brume de notre époque.

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Ce n’est pas vraiment un livre. Officiellement, il s’agit d’un discours. Ou plutôt d’un cours. Ou, pour être plus précis encore, d’une « leçon inaugurale » (la 259e du genre), comme l’on dit sous les auspices vénérables du Collège de France, fondé en 1530. Celle que l’historien Patrick Boucheron a prononcée, le 17 décembre 2015, pour son entrée dans cette vieille maison de la connaissance – où, rappelons-le, les cours sont ouverts à tous gratuitement sans inscription ni délivrance de diplôme –, a donné lieu, comme c'est la tradition depuis 2003, à une publication en librairie.

C’est un tout petit objet de 72 pages qui prouve, une fois de plus, que la brièveté n’a jamais empêché la profondeur. Sur la forme, un bonbon, une saveur. Dans le fond, un manuel de survie intellectuelle pour fendre l’épaisse brume de notre époque. Son titre : Ce que peut l’histoire (Collège de France/Fayard).

Patrick Boucheron, professeur au Collège de France. © DR Patrick Boucheron, professeur au Collège de France. © DR
Historien, spécialiste du Moyen Âge et de la Renaissance, auteur prolifique à qui l’on doit de nombreux ouvrages qui enrôlent l’histoire et la réflexion dans un ample geste littéraire (Conjurer la peur, Léonard et Machiavel, L’Entretemps, par exemple), Patrick Boucheron, 51 ans, occupe au Collège de France la chaire d’« histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle) ». Dit ainsi, on pourrait se sentir menacé par les nuages d’un savoir barbant et poussiéreux, digne des chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru, comme dans le film d’Alain Resnais On connaît la chanson.

Il n’en est rien. Ce que peut l’histoire, qui commence place de la République à Paris par les larmes sidérées de l’après-13 novembre et se conclut sur une injonction magistrale – « être calme, divers et exagérément libre » –, est probablement, puisque c’est le lieu pour le dire, l'un des textes les plus puissants que j’ai eus à lire cette année.

Non content de faire jaillir quelques fulgurances de style précieuses (notamment pour un journaliste) sur « les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements » ou sur « la certitude muette des institutions », la leçon de Boucheron opère au fond une parfaite prise de judo avec les maîtres du bruit intellectuel dominant. Mais aussi avec tous ceux qui, jusque dans le monde politique à l’approche de la mère des élections en 2017, voudraient enfermer la France, sa nation et tous ceux qui la font dans une mélancolie de ce qu’elle fut et de ce qu’elle n’a jamais été.

Condamnant les « bavardages incessants et le grand silence apeuré », qui trouvent l’un et l’autre un écho inépuisable à cause du fléau terroriste, Patrick Boucheron se dresse ainsi contre « ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective ».

Boucheron parle ici de ceux que son confrère Daniel Lindenberg avait qualifiés dès 2002, dans un petit ouvrage prophétique, Le Rappel à l’ordre (La République des idées/Le Seuil), de « nouveaux réactionnaires ». Des totems plus ou moins médiatiques qui ont les visages du philosophe Alain Finkielkraut, de l’écrivain Renaud Camus (inventeur du concept fumeux mais opérant de « grand remplacement »), du polémiste Éric Zemmour (qui est, avec Valérie Trierweiler, l’un des plus importants vendeurs de livres en France grâce à son Suicide français)… Entre autres.

Procureurs autoproclamés d’innombrables procès dont ils ont fait commerce (des droits de l’homme, des intellectuels, du métissage, de l’antiracisme, de l’islam, de l’égalité, des mœurs libres ou des cultures populaires…), ces prophètes du malheur – cela est tout aussi vrai pour ceux du “bonheur” – répugnent à l'intelligence collective car ils n’aiment jamais autant la foule que quand elle est, compacte et sans complexité, soumise à la séduction d'un discours qui veut faire le tri parmi les hommes. Patrick Boucheron le dit en deux phrases : 1) « Qui ne voit aujourd’hui combien sont sinistres les idéologies de la séparation ? » ; 2) « Nous sommes dans l’âge adulte, et par conséquent fatigués du prophétisme. »

ce-que-peut-lhistoire
Pour ne pas sombrer, Patrick Boucheron a deux remèdes. Le premier est une évidence pour un historien autant qu’une audace : l’histoire, la grande et les petites. Mais – là est son audace – pas l’histoire comme un fleuve que l’on monterait ou descendrait en suivant un tracé académique imposé et un peu trop bien défini par les dogmes et la doctrine. Il le dit : l’histoire est aussi « un art des discontinuités ». « Elle trouble les généalogies, inquiète les identités et ouvre un espacement du temps où le devenir historique retrouve son droit à l’incertitude, se faisant accueillant à l’intelligibilité du présent. »

L’interpellation qui pourrait en découler est abyssale sur la question mortifère des identités qui paralyse aujourd'hui la conversation publique : sommes-nous des tas ou formons-nous aussi un tout ? Voulons-nous être des photos ou un film, comme je l’avais entendu dire un jour par la bouche de l’intellectuel Régis Debray sur un plateau de télé ?

La leçon inaugurale de Patrick Boucheron permet d’entrevoir pourquoi l’histoire n’est pas le bloc de marbre pétri de certitudes intransigeantes que l’on nous avait vendu à l’école. C’est une marmite bouillante où l’on puise les petites vérités d’hier qui, parfois, peuvent éclairer notre présent et apaiser ce qui lui succédera. Ainsi, parlant à un moment de son texte de l’époque médiévale, Boucheron énonce quelques vieilles réalités qui ont – c’est indéniable – tout leur éclat aujourd’hui : « L’état de guerre entraîne la nécessité d’une armée permanente, donc d’un impôt qui la finance, donc d’assemblées représentatives qui la justifient. »

Le second remède suggéré par Boucheron est la « probité », dont il célèbre avec une force réjouissante « les petites victoires […] qui n’évitent pas les grands désastres mais permettent au moins de maintenir inentamé le nom de l’homme ». La probité consiste notamment à ne pas succomber, nous dit Patrick Boucheron en citant Michel Foucault dans Surveiller et Punir, aux « petits rituels de vérité » qu’inlassablement le pouvoir produit. Même si cette “vérité” n'est pas toujours vraie.

L’historien abonde : « Tout pouvoir est pouvoir de mise en récit. Cela ne signifie pas seulement qu’il se donne à aimer et à comprendre par des fictions juridiques, des fables ou des intrigues ; cela veut dire plus profondément qu’il ne devient pleinement efficient qu’à partir du moment où il sait réorienter les récits de vie de ceux qu’il dirige. » Plus loin : « L’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste consiste à liquider le réel au nom des réalités. » À l’heure du storytelling permanent et des « éléments de langage » incessants, à une époque où le vieux mot de cinéma « séquence » est devenu jusque dans la bouche de certains journalistes éblouis le synonyme d’un acte politique, que ces mots de l’historien font du bien.

Ils m’ont fait penser, à presque trois décennies d’intervalle, au concept foudroyant de « faux sans réplique » énoncé par Guy Debord dans son Commentaire sur la société du spectacle (Gallimard). « Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle, écrivait alors le célèbre écrivain situationniste. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur des cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. »

Dans L’Entretemps, un précédent ouvrage paru en 2012 aux éditions Verdier, Patrick Boucheron ne disait pas autre chose : « La tâche de l’historien ne consiste pas à se faire le pourvoyeur d’idées générales pour la société du spectacle, mais bien à s’adonner à l’ordinaire de son métier : lire, lire lentement, ne pas partir en grandes envolées mais au contraire ralentir l’allure pour laisser faire l’étrangeté des mots, les laisser installer leur bizarrerie, faire entendre les stridences, apprendre à ne pas d’emblée les identifier et à les reconnaître pour les neutraliser dans une fausse familiarité, mais au contraire leur rendre l’éclat poétique et la force politique de leur nouveauté. »

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  • Ce que peut l’histoire (Collège de France/Fayard),
    par Patrick Boucheron,
    72 pages, 12 euros.
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