François de Rugy abusait aussi des voitures avec chauffeur

L’ex-numéro 2 du gouvernement Philippe a largement eu recours aux véhicules et aux chauffeurs de la République pour un usage privé. Plusieurs anciens ministres témoignent de leur incompréhension face à cette pratique inhabituelle.

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L’éphémère numéro 2 du gouvernement d’Édouard Philippe a décidément des soucis avec la règle commune. Selon des informations obtenues par Mediapart, François de Rugy a largement abusé des voitures avec chauffeur, d'abord en tant que président de l'Assemblée nationale puis comme ministre de la transition écologique, poste dont il a finalement démissionné ce mardi.

Les chauffeurs et les véhicules de l’Assemblée nationale ont ainsi été mobilisés au profit des proches et des enfants de François de Rugy, comme l'avait indiqué Le Parisien, pour un usage entièrement privé. Selon des informations obtenues par Mediapart et Ouest-France, ces mêmes chauffeurs et véhicules de l’Assemblée, puis ceux du ministère de l’écologie, ont également été réquisitionnés pour des trajets entre Paris et la Loire-Atlantique, notamment le week-end, selon un dispositif difficilement lisible, notamment sur le plan écologique : pendant que François de Rugy se rendait pour sa part en train à Nantes, un de ses chauffeurs fonçait en Loire-Atlantique en voiture pour le récupérer en sortant de la gare et le convoyer sur place pendant la durée du séjour.

Sollicité par Mediapart, le cabinet de l'ancien ministre avait justifié dimanche de cet usage pour des raisons de sécurité. « François de Rugy fait l’objet d’une protection adaptée au niveau de menace UCLAT important pesant sur sa personne. Les véhicules automobiles sont un élément à part entière du dispositif de protection nécessaire pour assurer la sécurité des personnalités concernées par ce niveau de menace. De manière très opérationnelle, il s’agit de pouvoir évacuer la personnalité en cas de menace avérée, que ce soit sur une séquence publique ou privée. Il s’agit aussi de pouvoir regagner ses bureaux au ministère, ou tout autre lieu où il pourrait être amené à se rendre en urgence en cas de besoin. L’accompagnement par les officiers de sécurité nécessite par ailleurs l’emploi d’un véhicule doté d’un équipement spécial (gyrophare, plaque police,…) et la présence d’un chauffeur », avait justifié le ministère.

Pour ces « raisons de sécurité », les déplacements de François de Rugy en voiture, « qu’ils soient privés ou publics et officiels, comme c’est le cas pour l’ensemble des personnalités politiques faisant l’objet du même niveau de protection, se faisaient systématiquement avec un véhicule et un chauffeur de l’Assemblée nationale lorsqu’il en était le président. Il en va de même au ministère où l’ensemble de ses déplacements en voiture se font avec un véhicule et un chauffeur du ministère ».

François de Rugy et Emmanuel Macron sur le perron de l’Élysée, le 12 décembre 2017. © Reuters François de Rugy et Emmanuel Macron sur le perron de l’Élysée, le 12 décembre 2017. © Reuters

Pourtant, questionnés par Mediapart, cinq anciens ministres ayant occupé des postes importants sous François Hollande et Emmanuel Macron assimilent ces pratiques à un abus. Un préfet expérimenté a expliqué à Ouest-France que les préfectures mettaient toujours à disposition des ministres (hors premier ministre) véhicule et chauffeur pour leurs déplacements loin de Paris. Pourquoi n’avoir pas fait appel à un tel recours ? « La préfecture de Loire-Atlantique ne peut – sauf exception – mettre de véhicule à sa disposition pour assurer sa sécurité », répond le cabinet.

« Quand j'effectuais un déplacement officiel en train, le préfet venait me chercher à la gare avec sa voiture, c'est l'usage, raconte une ex-ministre à Mediapart. Et quand je partais en vacances, je conduisais ma voiture personnelle. Je n'ai jamais entendu parler de pratiques comme celles que vous décrivez. Si Rugy est particulièrement menacé, il prend une voiture avec ses officiers de sécurité, pas le train. Et s'il prend le train, eh bien il n'a pas besoin de faire venir sa voiture avec chauffeur, c'est aussi simple que cela. »

Les anciens ministres ayant une circonscription ou une résidence en région font le même récit. « Pour rentrer chez moi, je prenais le train avec un officier de sécurité. Il rentrait à Paris, et je prenais ma voiture qui était garée sur le parking », raconte un autre ex-ministre, qui précise – spontanément – avoir réglé environ 10 000 € en quittant son ministère pour rembourser les repas privés qu'il n'avait pas pu prendre ailleurs, faute de temps.

« Il m'est arrivé d'aller dans ma maison en train, mais pas très souvent à cause des horaires, témoigne un troisième ex-ministre. Le chauffeur restait évidemment à Paris. Il m'est aussi arrivé de faire l'aller en voiture et le retour en train. » Précision qui a son importance : « Après les attentats de 2015, le chauffeur n'avait plus le droit de repartir à Paris, il devait rester avec moi pour des raisons de sécurité ou d'urgence. Ce ne sont pas des chauffeurs ordinaires, ils sont formés et entraînés à réagir rapidement à toutes les situations. »

 « Je n'ai jamais fait ça. Quel est l'intérêt ? Il suffit de demander une voiture à la préfecture », témoigne un quatrième ex-ministre. Qui ajoute : « J'ai toujours été très méfiant avec les privilèges du pouvoir, dont on s’enivre facilement. »

Pour sa part, l'ancien directeur de cabinet de plusieurs ministres importants a déjà vu la chose se produire, « mais rarement. Ça dépend des ministres. Des personnages éminents et très exposés de l’État, comme le premier ministre, le ministre de l'intérieur ou celui de la défense peuvent recourir à ce type de facilités à certaines périodes, vu leur emploi du temps et les urgences à gérer. Mais un ministre de la transition écologique, non... Si on va en circonscription ou voir sa famille, on ne prend pas la voiture avec chauffeur ».

François de Rugy a aussi utilisé les moyens de l'Assemblée puis du ministère pour véhiculer ses proches. Interrogé sur ce point, son cabinet a répondu : « Sur ces séquences privées, régulièrement, mais aussi officielles parfois, il arrive en effet qu’il soit accompagné dans son véhicule par son épouse, ses enfants, celui de son épouse, ou toute autre personne liée ou non à l’exercice de ses fonctions. Par ailleurs, il a pu arriver exceptionnellement qu’un trajet commun dans Paris ait débuté ou se soit terminé avec son épouse et/ou ses enfants seuls, pour des raisons d’efficacité et de sécurité. »

L'explication fournie est la même pour les trajets Paris-Nantes en train puis avec chauffeur. « Pour les raisons de sécurité pré-citées, les déplacements de François de Rugy en voiture, comme ceux de l’ensemble des membres du Gouvernement, qu’ils soient privés ou officiels, à Paris ou dans toute autre partie du territoire national, se font avec un véhicule et un chauffeur du ministère ou d’une Préfecture. » « Les menaces pesant sur François de Rugy sont d’ailleurs plus fortes encore à Nantes, où l’arrêt du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et la fermeture de la centrale à charbon de Cordemais lui valent de recevoir un grand nombre de menaces », indique le cabinet, en rappelant que son domicile nantais a été cambriolé fin 2018.

Voici un an, François de Rugy avait été épinglé par Le Parisien : alors président de l'Assemblée, il avait demandé à bénéficier d'un troisième chauffeur à son service, contre deux seulement pour ses prédécesseurs.

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