Le macronisme chahute tout dans l’éducation

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Emmanuel Macron s'était engagé à dédoubler les classes de CP en éducation prioritaire, ce qui a été fait. Son ministre, Jean-Michel Blanquer, s'est attaché durant cette année à afficher sa volonté de tout bouleverser de la maternelle au lycée. Sa collègue de l'enseignement supérieur s'est attelée pour sa part, avec quelques heurts, à la réforme d'accès à l'université en mettant en place une sélection.

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De l’avis d’Emmanuel Macron, une révolution s’est opérée à l’école en France depuis son élection. « On change tout, et cela n'était pas arrivé depuis Jules Ferry ! », a-t-il expliqué sans sourciller à Jean-Pierre Pernaut le 13 avril, lors de son interview, justement sise dans une école de l’Orne.

Jean-Michel Blanquer, nommé ministre de l’éducation nationale en mai 2017, partait avec un important déficit de notoriété auprès du grand public. Dans le milieu de l’éducation au contraire, il était déjà très identifié. Ce haut fonctionnaire de 53 ans, ancien directeur de l'Essec, a occupé les postes de recteur de Créteil et de Guyane. Il a également travaillé au cabinet de Gilles de Robien avant d’accéder en 2009 au poste de directeur de l’enseignement scolaire, le grade le plus élevé au ministère de l’éducation nationale. Cette période reste de triste mémoire dans le milieu éducatif pour avoir vu supprimés 80 000 postes et la formation des enseignants sous la présidence Sarkozy. Jean-Michel Blanquer, qui était donc une sorte de ministre bis à l’époque, reste pour certains comptable de cette saignée. Il lui fallait donc se détacher de cette étiquette.

Il a choisi d'aller vite, même si en matière d'éducation les résultats ne se font sentir qu'après plusieurs années. Le ministre n'a eu de cesse d’exposer dans pléthore de médias – du Figaro au Monde en passant par Valeurs actuelles, Grazia ou Mediapart – son ambition pour l’école. Et elle est grande. Le ministre répète son mantra – « lire, écrire, compter, respecter autrui » – dès que l’occasion se présente, signifiant par là sa volonté de réformer l’école et de la raccrocher à ses fondamentaux.

Jean-Michel Blanquer explique souvent qu’il a été un partisan de l’« en même temps » avant l’heure et dit ne pas se reconnaître dans les clivages droite-gauche qui abaissent et stérilisent, selon lui, le niveau du débat en matière d’éducation. Pourtant, difficile de ne pas lui accoler l’épithète de « conservateur » eu égard aux annonces déroulées au long de cette première année au ministère.

Jean-Michel Blanquer plaide pour que soit dépoussiéré l’enseignement du latin et du grec. Il a généreusement distribué aux élèves de CM2 les Fables de La Fontaine.

Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. © Reuters Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. © Reuters
Certaines prises de position, flirtant parfois avec la démagogie, ont elles aussi fait parler. Le ministre a par exemple expliqué qu’il ne désapprouvait pas le port de l’uniforme à l’école. Il a aussi exprimé son désir de voir interdits les téléphones portables dans les classes et les cours de récréation. Peu importe si tous les règlements intérieurs d’établissement en proscrivent déjà l’usage et s’il est bien difficile dans les faits de faire respecter ce bannissement auprès des jeunes adolescents connectés.

D’autres vraies-fausses propositions ont aussi jalonné ces douze mois. D’abord, le ministre a voulu le retour du redoublement. Problème, il n’a jamais été supprimé mais rendu exceptionnel, notamment en raison de son coût mais surtout de son efficacité. Jean-Michel Blanquer a dû de fait expliquer que celui-ci devait rester exceptionnel. Comme l’avait prévu la précédente mandature.

Le ministre a encore affirmé son souhait de remettre à l’ordre du jour une dictée quotidienne pour répondre aux mauvais résultats mis en évidence par l’enquête internationale Pirls. Réalisée en 2016 et dévoilée début décembre, elle montre les très faibles performances en compréhension des élèves français scolarisés en CM1. La France est en déclin et se classe à la 34e place sur 50, soit l’antépénultième place des 24 pays de l’Union européenne qui ont participé à l’enquête.

Les petits Français accusent un retard en matière de compréhension, non de déchiffrage. La dictée, toute quotidienne qu’elle soit, ne parviendra pas selon les spécialistes à pallier ces difficultés. Interrogé par Mediapart en décembre dernier, Roland Goigoux, spécialiste de la lecture et enseignant à l’université Clermont-Auvergne, considère aussi que l’erreur « depuis 15 ans » est d’avoir décidé de mettre l’accent sur le seul CP pour l’acquisition des bases de lecture. Il analyse ainsi les conséquences de cette politique : « Dire que la priorité, c’est la maîtrise de la langue avec la grammaire, l’orthographe et la conjugaison, ça signifie que le reste, comme la lecture, passe au second plan. » L’erreur fondamentale aura été de centrer l’apprentissage sur le déchiffrage et la maîtrise de la langue, au détriment d’activités de maîtrise des textes, pense-t-il.

Jean-Michel Blanquer se place ainsi dans les pas de ses prédécesseurs sur ce sujet. Depuis les années 1980 et l’époque où Jean-Pierre Chevènement était ministre, plusieurs locataires de la rue de Grenelle ont eu le même souhait de ressusciter la dictée quotidienne, comme François Fillon ou encore Najat Vallaud-Belkacem.

En septembre, le ministre a encore plaidé pour la mise en place de chorales dans les écoles pour une « rentrée en musique ». Au-delà de ces mesures un peu symboliques, qui titillent la nostalgie d’une école à la mode Sergent-Major, il s’est surtout employé à détricoter presque tout ce qu’a fait le précédent quinquennat et qui avait engendré des mois de psychodrames. Notamment en rétablissant une partie des classes bilangues et en autorisant le retour à la semaine de quatre jours, contre celle de quatre jours et demi décidée par Vincent Peillon. Jean-Michel Blanquer a aussi annoncé à la rentrée des évaluations nationales en français et en maths pour les CP et les Sixième, ou encore le dispositif devoirs faits – quelques heures de soutien – mais, faute de moyens, la mise en œuvre de cette dernière mesure reste à améliorer. 

La mesure la plus emblématique de cette première année en matière d’éducation concerne les réseaux d’éducation prioritaire (lire notre reportage). Il faut porter au crédit de Jean-Michel Blanquer d’avoir mis en œuvre le dédoublement des classes de CP en REP+, c’est-à-dire les classes des quartiers très défavorisés, voulu par Emmanuel Macron durant sa campagne. Et ce malgré le scepticisme initial.

2  500 classes de CP de REP+ affichent désormais un effectif maximum d'une douzaine d'élèves (avant un élargissement aux CP et CE1 de REP d'ici à 2019). Dans les endroits où les locaux manquent, 15 % de ces classes, il s’agit plutôt de coenseignement, avec deux maîtres pour 24 élèves en moyenne. Sur le terrain, les professeurs sont plutôt satisfaits de ces effectifs allégés. Mais certains déplorent, malgré tout, la disparition du « plus de maîtres que de classes », ce maître surnuméraire mis en place par Vincent Peillon, qui pouvait agir à tous les niveaux de l’école en renfort. Cette mesure, jamais évaluée, avait aussi pour mérite de casser la solitude de l’enseignant et de développer une coopération entre les deux professeurs.

Le principal syndicat du primaire, le SNUipp, souligne aussi que d’autres enfants qui ne sont pas scolarisés en école prioritaire auraient aussi besoin de cette aide. Cette réforme coûte environ 200 millions d’euros et se finance à budget constant. Dès lors, certains craignent qu’il n’y ait à terme un problème de vases communicants. Les classes rurales ont le sentiment d’être déshabillées au profit de l’éducation prioritaire, située en zone urbaine. Le SNUipp a fait les calculs des fermetures et ouvertures de classes en zone rurale : il y aura à la rentrée 1 097 fermetures pour 289 ouvertures. 808 classes seront donc supprimées. Le ministère ne confirme de son côté que la fermeture de 207 d'entre elles.

Enfin, il faut souligner que cela ne peut tenir lieu de politique unique pour tout le quinquennat. C’est une avancée, mais cela ne résoudra pas tous les problèmes de l’école française, qui demeure l’une des plus inégalitaires. Notamment car les autres classes sont en effectif parfois trop important, y compris en maternelle. De plus, Jean-Michel Blanquer avait prévu une prime annuelle de 3 000 euros net pour les professeurs des réseaux de l'éducation prioritaire renforcée mais, pour le moment, elle n’a pas encore été mise en place. Les internats d’excellence devraient aussi faire leur retour, malgré un ratio investissement-efficacité défavorable.

Jean-Michel Blanquer a aussi décidé d’abaisser l’âge de début de l’instruction obligatoire à 3 ans dès la rentrée, alors même que 97 % des enfants sont déjà scolarisés à cet âge-là. Le ministre de l’éducation nationale a pour boussoles « la recherche et les comparaisons internationales ». Pour ce faire, il a installé plusieurs conseils : le conseil scientifique pour appliquer les neurosciences aux apprentissages ou encore le conseil des sages de la laïcité en appui des unités laïcité dans toutes les académies qui disposent déjà d’un référent sur le sujet par ailleurs.

Ses détracteurs, dès l’officialisation de ce conseil qui compte vingt et un membres, ont craint le systématisme de cette approche scientiste, la mécanisation de l’éducation et l’éviction d’autres sciences comme la sociologie ou les sciences de l’éducation.

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