Pegasus : l’étrange silence des politiques français

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Les révélations internationales sur l’usage par onze États du logiciel israélien « Pegasus » n’ont pas suscité de condamnation unanime de la classe politique française. Bien que la France soit visée, peu de voix se sont élevées pour réclamer des sanctions à l’égard des États mis en cause.

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Est-ce l’indolence de ce début de vacances ? Le vote sur le passe sanitaire qui accapare l’agenda politique et médiatique ? Visiblement, la déflagration causée par « Pegasus », du nom de ce logiciel espion israélien vendu à (au moins) onze États à travers le monde, s’est arrêtée aux frontières françaises. À gauche comme à droite, les responsables politiques du pays ont été peu nombreux à prendre position dans une affaire qui touche pourtant de plein fouet la France, jusqu’à son président de la République espionné par les services marocains.

La tendance était plutôt aux blâmes évasifs et aux généralités, à l’instar de Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat. « C’est inadmissible de la part d’un pays ami, a commenté l’élu vendéen sur RTL. Mais ceux qui viennent de le découvrir sont de grands naïfs. Aujourd’hui, tout le monde espionne tout le monde. Je rappelle qu’Obama avait espionné Merkel mais aussi Chirac, Sarkozy et Hollande. Arrêtons de penser qu’on vit dans un monde de Bisounours. » Gérard Larcher, le président (LR) du Sénat, a évoqué un « sujet très, très sérieux qu’il faut prendre en considération » mais tout en remettant cela entre les mains de la méconnue « délégation parlementaire au renseignement ».

De son côté, l’exécutif a qualifié les faits d’« extrêmement graves, s’ils sont avérés », une formule reprise en boucle sur tous les plateaux télé. Mais le pouvoir a choisi de temporiser en refusant de prendre position avant d’avoir fini des « investigations » dont il n’a pas précisé la teneur. « Lorsque nous aurons toute la clarté, le gouvernement s’exprimera devant la représentation nationale », a ainsi promis Jean-Yves Le Drian, le ministre des affaires étrangères, aux sénateurs. 

« Il serait un peu irresponsable de notre part de dire des choses tant que nous ne savons pas exactement ce qu’il en est, et les mesures éventuelles que cette situation pourrait appeler de notre part », a justifié Jean Castex en début d’après-midi. L’ancien président du groupe LREM à l’Assemblée nationale, Gilles Le Gendre, lui-même ciblé par les services marocains, a pointé sur Twitter « l’extrême gravité de cet espionnage à grande échelle », tout en nuançant à son tour : « Origine, motivations et réalisations incertaines… À ce stade, rien de plus à en dire ! »

Pas question, donc, d’aborder – ni de près ni de loin – la question d’éventuelles sanctions contre le Maroc. « On n’en est pas du tout là ! Nous verrons le moment venu les réponses diplomatiques auxquelles il faudra procéder », a évacué Franck Riester, ministre délégué au commerce extérieur et à l’attractivité (lui-même ciblé par Pegasus), sur Europe 1.

Dans l’opposition, rares ont été les voix plus vindicatives. Le PS, soutien historique du régime marocain, s’est fait particulièrement discret. Pas de réaction officielle d’Olivier Faure, son 1er secrétaire (qui n’a pas répondu à notre demande d’interview), ni de ses principales figures. « Je ne doute pas qu’au PS, il y aura des prises de position fortes, mais on entre dans la période de vacances parlementaires… En tout cas, il n’y a pas de gêne », assure néanmoins David Assouline, vice-président socialiste du groupe d’amitié avec le Maroc au Sénat.

Silence, aussi, du côté du Rassemblement national. En première ligne de l’opposition au passe sanitaire, la formation d’extrême droite s’est abstenue de tout commentaire sur l’espionnage qui vise la France. Le rapprochement récent entre Marine Le Pen et Viktor Orbán y est peut-être pour quelque chose : la Hongrie dirigée par ce dernier est le seul pays de l’Union européenne impliqué dans les révélations de Forbidden Stories. 

La France insoumise a en revanche fait entendre plus fortement sa voix. Il faut dire que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est directement concerné, le député du Nord Adrien Quatennens ayant été l’une des cibles de Pegasus. 

Ces dernières vingt-quatre heures, la formation a concentré ses critiques sur l’exécutif et sa supposée passivité dans l’affaire. « Il faut s’étonner que ce soit par voie de presse qu’un parlementaire apprenne qu’il a été potentiellement ciblé par un service d’espionnage et pas par les services de l’État qui ne m’ont pas contacté. L’État savait-il ? », a ainsi interrogé Adrien Quatennens au micro de RMC, persuadé d’avoir été infecté pour espionner, via son téléphone, l’ensemble de La France insoumise. Contacté par Mediapart, Adrien Quatennens n’a pas retourné notre demande d’interview.

La France insoumise s’est fait entendre plus fortement par la voix de Adrien Quatennens, lui même ciblé par le logiciel espion Pegasus. © Photo illustration Mediapart avec Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas via AFP La France insoumise s’est fait entendre plus fortement par la voix de Adrien Quatennens, lui même ciblé par le logiciel espion Pegasus. © Photo illustration Mediapart avec Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas via AFP

Le mécontentement des Insoumis contre le gouvernement est d’autant plus fort que mardi, lors des questions au gouvernement, Alexis Corbière, seul député à avoir interrogé Jean Castex sur le sujet, n’a pas eu de réponse à ses questions – qui était ciblé par l’espionnage ? La France en fait-elle de même ? Quelles seront les sanctions prises contre le Maroc et Israël 

Dans l’hémicycle, le premier ministre a éludé, visiblement gêné : « Je vous ferai une réponse à la fois solennelle et très courte. En vous disant que, premièrement, si les faits sont avérés, ils sont effectivement d’une très grande gravité. [Ensuite, que] nous avons ordonné des investigations sur leur matérialité qui n’ont pas abouti. »

« Circulez, y a rien à voir »

Une « non-réponse » qui a laissé pantois Alexis Corbière : « Ce “circulez, y a rien à voir” est quand même dingue ! Depuis dimanche, il n’y a eu aucune réaction officielle », s’agace-t-il, s’étonnant que les Insoumis soient « les seuls à en parler. Au bout d’un moment, ça devient louche : on parle de la souveraineté en France, de la représentation nationale et de journalistes espionnés, comment se fait-il que le gouvernement ne prenne pas position ? ».

À droite, Bruno Retailleau a quant à lui tiré à boulets rouges sur « l’amateurisme » d’Emmanuel Macron, qu’il a estimé « naïf » et « imprudent ». « Il y a un certain nombre de b.a.-ba qu’un responsable de haut niveau doit prendre et appliquer en matière de protection des données, a fustigé le président du groupe LR au Sénat. J’espère qu’Emmanuel Macron a mis de côté son téléphone qui n’était pas sécurisé. » 

D’autres avaient choisi de concentrer leurs critiques sur le régime marocain, à l’instar de Valérie Pécresse. « L’espionnage entre pays amis est inacceptable, s’est exclamée sur Twitter la présidente (Libres!) de la région Île-de-France. Le gouvernement doit saisir la justice pour faire toute la lumière sur l’existence du logiciel espion Pegasus permettant aux services secrets marocains de mettre sur écoute le président de la République et de nombreuses personnalités. »

Europe Écologie-Les Verts a dénoncé, par la voix de son secrétaire national Julien Bayou, un « scandale sans nom ». « Il faut un moratoire international ou, à défaut, européen, sur ces outils qui prétendent nous protéger mais remettent en cause nos libertés fondamentales. L’Union européenne a légiféré sur les produits à double usage (qui peuvent servir d’armes), il faut élargir », a également réagi, interrogé par Mediapart, l’eurodéputé et candidat à la présidentielle, Yannick Jadot.

C’est trop facile d’accuser le Maroc alors même que son Roi a été espionné.

Jean-Luc Mélenchon

Son camarade du Parlement européen, Mounir Satouri, a de son côté appelé « en urgence » à l’ouverture par l’Union européenne d’une « commission d’enquête sur l’utilisation de ce logiciel » : « L’UE doit prévoir des sanctions pour les régimes qui utilisent ce logiciel antidémocratique », a tweeté l’élu EELV. 

Une demande de fermeté également adoptée par La France insoumise qui a réclamé, dans un communiqué, des réponses de l’État « au gouvernement israélien qui autorise ces ventes ainsi qu’aux États qui utilisent ce logiciel en violation des droits humains les plus élémentaires ».

Jean-Luc Mélenchon a néanmoins fait entendre une petite musique différente de la ligne de son parti. D’abord, il ne s’est étrangement ému que de la responsabilité d’Israël, sans mentionner le Maroc, pourtant à l’initiative du ciblage. Quelques heures plus tard, toujours sur les réseaux sociaux, il enfonçait le clou, et estimait que « les connaisseurs savent qu’il est trop facile et bien commode d’accuser le Maroc alors même que son Roi a été espionné », reprenant à son compte les déclarations de l’ancien chef des renseignements français Bernard Squarcini. Et peut-être sans le savoir, la ligne de défense de la monarchie marocaine

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