Programme du FN (16). Culture et patrimoine: chasser les pensées dissidentes

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Voilà un programme qui sent le renfermé, à l’instar d’une émission de Radio Courtoisie crachouillant au microphone sa haine de la différence et son repli sur soi, sur le nécrosé, sur le révolu.

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Identité, patrimoine, francophonie : ainsi se résume, dans le domaine de la direction de l’esprit, le « choix de civilisation » excipé par Marine Le Pen dans ses « 144 engagements présidentiels ». Le FN a su tirer profit de la notion marxiste d’« hégémonie culturelle » développée par Antonio Gramsci et entend la retourner, au profit de la diffusion d’une idéologie d’extrême droite. Les universités, les médias, les intellectuels et les artistes devront se soumettre ou se démettre, dans ce qui est vécu telle la dernière manche d’un long combat culturel – dont les premières victoires furent accueillies comme annonciatrices de triomphes électoraux qui viendraient à leur heure…

Le domptage de la pensée dissidente apparaît dès le 7e engagement, avec une formulation ouverte en apparence à toutes les contradictions, mais qui laisse poindre une coercition de fer derrière le mot « liberté » brandi tel un leurre : « Garantir la liberté d’expression et les libertés numériques par leur inscription dans les libertés fondamentales protégées par la Constitution, tout en renforçant la lutte contre le cyber-djihadisme et la pédo-criminalité. En parallèle, simplifier pour ceux qui en sont victimes les procédures visant à faire reconnaître la diffamation ou l’injure. »

La mission civilisatrice est fixée sans fard au 91e point : « Défendre l’identité nationale, les valeurs et les traditions de la civilisation française. Inscrire dans la Constitution la défense et la promotion de notre patrimoine historique et culturel. » Cette défense implique donc une menace, graduée : l’islam(isme) arrive en tête, puis vient l’Europe, marchepied du mondialisme. Certaines mesures prônées relèvent d’une sémiotique archaïque, compatible avec bien des régimes autoritaires ou dictatoriaux, tout en fleurant son retour à la IIIe République : « Pavoiser en permanence tous les bâtiments publics du drapeau français et en retirer le drapeau européen. » (proposition n° 93)

Se dessine le portrait d’une France méfiante et figée, recroquevillée sur les bijoux de famille : « Mettre un coup d’arrêt à la politique de vente à l’étranger et au privé de palais et bâtiments nationaux. » (111) Le salut repose dans les vieilles pierres, qu’une nation digne de ce nom doit honorer jusqu’à les patiner : « Bâtir une loi de programmation du patrimoine pour permettre un meilleur soutien à l’entretien et à la préservation du patrimoine. Augmenter le budget alloué de 25 %. » (110).

Le cher et vieux pays, ainsi rendu à lui-même et à ses servants, pourrait retrouver sa fierté donc sa grandeur. Tout cela apparaît furieusement performatif : « Renforcer l’unité de la nation par la promotion du roman national et le refus des repentances d’État qui divisent. » (97) L’école ne serait rien sans la télévision : « Réformer le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel avec la création de trois collèges : l’un composé des représentants de l’État, le deuxième de professionnels, le troisième de représentants de la société civile (associations de consommateurs, de téléspectateurs, etc.). » (113) Ainsi les citoyens s’enfonceront-ils bien dans le crâne l’amour exclusif de la patrie…

Le FN, s’estimant ostracisé depuis des lustres, devrait prendre à cœur de faire surgir des catacombes françaises un état d’esprit, dont la revanche serait enfin sans limite. On peut imaginer sans peine des téléfilms adaptés des romans de Jean Raspail à des heures de grande écoute sur les chaînes de service public de la télévision, une série d’été de France Culture au sujet de nos grands coloniaux, des jeux interactifs sur la guerre de Sécession avec un puissant parti pris sudiste sous l’égide d’Alain Sanders…

Ceux qui refuseront les carottes de la loyauté auront droit au bâton du châtiment frontiste : « Remettre en ordre le statut d’intermittent du spectacle par la création d’une carte professionnelle afin de préserver ce régime tout en opérant un meilleur contrôle des structures qui en abusent. » (114) Les cartes seront redistribuées : « Supprimer Hadopi et ouvrir le chantier de la licence globale. » (115)

La fermeture à l’étranger prend des allures trompeuses d’intérêt pour autrui, à condition que la relation soit hiérarchisée ; en faveur d’une France orpheline des rapports de domination coloniaux. C’est ainsi qu’il faut comprendre une mesure anodine en apparence : « Défendre la langue française. Abroger notamment les dispositions de la loi Fioraso qui permettent de restreindre l’enseignement en français dans les universités. » (96) Avec son corollaire : « Renforcer les liens entre les peuples qui ont le français en partage. » (123)

La langue, ce qui reste quand on a tout perdu, pierre angulaire d’une Reconquista fantasmagorique, se transforme en ultime incarnation des confettis de l’Empire aux yeux des idéologues du FN. La francophonie devient alors une notion à retourner comme peau de lapin – c’est la spécialité d’un parti d’extrême droite ayant adopté la nomination d’un mouvement de résistance d’obédience communiste : le Front national. Ainsi tordue et instrumentalisée, la francophonie, inventée par Senghor et consort, perdrait de son énergie créatrice ouverte au grand large pour sentir le renfermé, à l’instar d’une émission de Radio Courtoisie crachouillant au microphone sa haine de la différence et son repli sur soi, sur le nécrosé, sur le révolu. À bas l’intelligence et vive la mort !

Ainsi pèserait sur la culture, devenue roide comme un garde-à-vous, ce grand froid qui balaie un poème de Jean Richepin mis en musique par Gabriel Fauré : Au cimetière

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