Programme du FN (5). Immigration: une politique irréaliste qui met la France en péril

Par

Des expulsions de sans-papiers par dizaines de milliers ; des réfugiés interdits de demander l'asile ; des titres de séjour délivrés au compte-gouttes ; un accès restreint à la naturalisation : les propositions de Marine Le Pen sur l'immigration sont tout à la fois inhumaines, illégales, coûteuses et dangereuses pour la France.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Obsession historique du FN depuis sa création en 1972, le rejet de toute forme d’immigration prend encore une fois une place centrale dans le programme de Marine Le Pen. Ses propositions visant à « retrouver des frontières qui protègent » (voir notre fiche sur la sortie de l’espace Schengen) et à « en finir avec l’immigration incontrôlée » vont de pair avec le « choix patriote » qu’elle entend incarner dans la campagne présidentielle.

Caricaturant l’un de ses principaux concurrents, Emmanuel Macron, elle en fait le « candidat de l’immigration massive », le candidat du « choix mondialiste ». À chaque meeting, conférence de presse ou intervention télévisée, elle se sert de cette question comme d'un punching-ball. Elle frappe, elle frappe, tous les coups sont permis : chiffres délirants, insinuations, préjugés à relents racistes. Alors même que depuis des années des chercheurs, des syndicalistes et des associations dénoncent son recours aux « fake news », rien n'y fait, rien ne l'arrête, les immigrés restent sa cible privilégiée.

Marine Le Pen s’en prend en priorité aux personnes en situation irrégulière. Comme dans cette émission où, par glissements successifs, elle associe les « clandestins » au vol et à la violence conjugale : « La tolérance, ça veut dire quoi la tolérance ? Moi je suis extrêmement tolérante et hospitalière (...). Est-ce pour ça que vous accepteriez que douze clandestins viennent s'installer dans votre appartement ? Vous n'accepteriez pas. Et si, de surcroît, ils changent votre papier peint et même, pour certains d'entre eux, ils volent votre portefeuille et brutalisent votre femme ? Vous n'accepteriez pas. Par conséquent, nous sommes accueillants. Mais c'est nous qui décidons avec qui », a-t-elle affirmé en 2012 sur une télévision australienne. 

Suite logique de ces propos, qu'elle assure ne pas avoir prononcés lors d'un récent entretien avec la journaliste de CNN Christiane Amanpour (malgré la diffusion de la séquence), elle déclare dans son programme présidentiel qu'elle veut rendre « impossibles » leur régularisation et leur naturalisation, tout en « simplifiant » et « automatisant » leur expulsion. Elle affirme également vouloir supprimer la seule aide sociale à laquelle ils ont droit, l’aide médicale d’État, qui leur permet d’accéder aux soins de base.

Le Pen au scanner. Immigration : une politique irréaliste © Mediapart

C’est donc sans surprise une politique ultra dissuasive et répressive qu’elle préconise. Par définition difficilement chiffrable, le nombre de sans-papiers est estimé en France entre 200 000 et 400 000 depuis plusieurs années. La plupart d'entre eux occupent des emplois précaires et vivent dans des conditions de grande vulnérabilité. En refusant d’envisager des critères de régularisation, elle empêche toute perspective d’intégration et voue ces personnes à la clandestinité. Seuls les chefs d’entreprise les moins scrupuleux auraient de quoi se réjouir d'une telle politique susceptible de leur garantir une manne intarissable de main-d’œuvre corvéable à merci.

Ce que fait mine d’ignorer Marine Le Pen, c’est le coût gigantesque que représenterait pour les finances publiques l’expulsion effective d’un si grand nombre de personnes. Outre qu’il existe des droits nationaux, européens et internationaux interdisant les retours forcés de certaines catégories d’étrangers, le budget de reconduites systématiques à la frontière s’élèverait à 4 milliards d’euros dans l’hypothèse basse, à 12 milliards d’euros dans l’hypothèse haute (le coût d’une expulsion est estimé entre 20 000 euros par personne selon le Sénat et 30 000 euros selon la Cimade), soit plus qu’il n’en faut pour engager une politique d’accueil digne de ce nom.

Les demandeurs d’asile, fuyant la guerre et la répression, sont aussi dans son collimateur. Alors que l’immense majorité d’entre eux parviennent en France par leurs propres moyens, après avoir risqué leur vie en mer car les voies légales sont bloquées, Marine Le Pen affirme que le statut de réfugié ne pourra plus être accordé « qu’à la suite de demandes déposées dans les ambassades et consulats français dans les pays d’origine ou les pays limitrophes ». Aujourd’hui, la délivrance de visas humanitaires par ce biais ne concerne que quelques milliers de personnes. Refuser d’admettre les réfugiés ayant réussi à rejoindre la France serait non seulement moralement inhumain, mais aussi totalement contraire à la Convention de Genève de 1951, dont la France et l'ensemble des pays de l'Union européenne sont signataires.

Mais Marine Le Pen ne s’en tient pas aux sans-papiers ni aux demandeurs d’asile. Elle veut aussi réduire drastiquement l’immigration légale. Sans que l’on sache pourquoi, elle ne plaide plus pour l’« immigration zéro », mais pour un quota de 10 000 migrants net (en déduisant les sorties des entrées) par an. Ce solde actuel s’établit autour de 174 000 selon les dernières estimations statistiques de l’Insee.

Selon le bilan démographique de la France, en 2016, comme par le passé, l’augmentation de la population doit plus au solde naturel (les naissances moins les décès) qu’au solde migratoire. L’Hexagone ne peut toutefois pas se passer d’immigration. Le seuil de remplacement de la population étant de 2,1 alors que son taux de fécondité est de 1,89, il manque environ 100 000 naissances par an pour assurer le remplacement des générations.

Un solde migratoire de 10 000 tel que proposé par Marine Le Pen serait donc insuffisant pour combler ce déficit. Sur 65,8 millions d’habitants, seuls 6,4 % sont de nationalité étrangère, ce qui place la France dans la moyenne européenne et la met à l’abri de tout risque d’« invasion », contrairement à ce qu’affirment les théoriciens du « grand remplacement » auxquels Marine Le Pen prête une oreille attentive. À l'encontre de toute réalité statistique, elle alimente cette peur sans cesse, depuis des années. Ainsi lorsqu'elle affirme, lors de sa « conférence présidentielle » du 13 mars 2017, que « la situation est devenue incontrôlable quand année après année, c'est par millions que se sont établis en France des migrants ». Elle mêle à cette peur les pires préjugés, glissant de l'immigration aux « problèmes », aux « intimidations », aux « agressions antifrançaises » jusqu'aux « actes terroristes ». « Depuis quarante ans au moins, a-t-elle dit à cette occasion, tout observateur lucide et objectif voit monter les problèmes quand depuis trop d'années, d'intimidations en intimidations et d'agressions antifrançaises en actes terroristes, la perspective de la guerre civile n'est plus un fantasme. »

Pour limiter l’immigration légale, Marine Le Pen affirme vouloir mettre fin à l’automaticité du regroupement et du rapprochement familial, ainsi qu’à l’acquisition automatique de la nationalité française par mariage. Il n’existe pourtant à l’heure actuelle aucune « automaticité » : des conditions de durée de présence sur le territoire, de ressources et de connaissance de la langue française, entre autres, sont déjà prévues. Par ailleurs, les restrictions à l'immigration familiale sont strictement encadrées par le droit à mener une vie familiale normale, inscrit dans le préambule de la Constitution française et à l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

L'accès à la naturalisation, enfin, serait réduit à la portion congrue. « On accorde la nationalité beaucoup trop facilement ces dernières années. Y compris à ceux qui ont des casiers judiciaires », a déclaré Marine Le Pen sur France 2 le 9 février. C’est doublement faux : le nombre des acquisitions de la nationalité par décret et par mariage s’établit à 88 775 en 2016, soit un volume inférieur aux presque 100 000 délivrés en 2010 alors que Nicolas Sarkozy était chef de l’État. Par ailleurs, les demandes de naturalisation d’étrangers ayant été condamnés à une peine égale ou supérieure à six mois de prison sans sursis sont jugées irrecevables. Pour l’ensemble des requérants, des contrôles existent, notamment via les enquêtes préfectorales diligentées au domicile des personnes pour vérifier leurs supposées « bonnes vie et mœurs ».

D’une manière générale, Marine Le Pen veut supprimer le droit du sol, selon lequel un enfant né en France de parents étrangers devient automatiquement français à sa majorité. Ce droit du sol s’inscrit dans l’« usage républicain », selon l’expression de l’historien Patrick Weil. Dès 1791, la Constitution prévoyait, outre l’attribution de la citoyenneté par filiation (droit du sang), que soient considérés comme des citoyens français « ceux qui, nés en France d’un père étranger, ont fixé leur résidence dans le Royaume ». Le code civil de 1804 a reconduit cette possibilité. Le remettre en cause reviendrait donc paradoxalement à détruire une partie de ce que l’on pourrait appeler l’« identité nationale », pourtant chère à Marine Le Pen. En affirmant vouloir supprimer la double nationalité extra-européenne, elle revendique une mesure non seulement discriminatoire, mais aussi contraire aux textes internationaux qui l’autorisent.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale