Programme du FN (4). L’identité nationale, machine de guerre contre l’islam

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Le FN détourne les principes républicains – laïcité, égalité homme-femme, liberté scolaire – pour en faire des armes à l’usage exclusif de son obsession antimusulmane. Et joue l’identité nationale contre l’islam.

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Souhaitant afficher l’image d’un parti ouvert, le Front national avance désormais à couvert, sans nommer sa cible : les musulmans. Le 11 septembre 2016 sur TF1, Marine Le Pen, nouvelle adepte de « la France apaisée », a affirmé que son parti « ne vis[ait] en aucune manière à opérer des discriminations. Nous défendons tous les Français ». Dans son programme, il n’est donc question que de principes « républicains » : laïcité, égalité homme-femme, liberté scolaire, etc. Même l’assimilation devient « républicaine ».

Mais le parti détourne ces principes pour en faire des armes à l’usage exclusif de son obsession antimusulmane. L’ennemi est réapparu lors du meeting de Marine Le Pen à Lyon, le 5 février 2017 : « Nous ne voulons pas vivre sous le joug ou la menace du fondamentalisme islamique. » « Ils veulent nous imposer des salles de prière, les mosquées catholiques, le voile islamique, la soumission de la femme, interdite de jupe, de travail ou de bistrot, a avancé la candidate. Mais aucun Français, aucun républicain, aucune femme attachée à sa liberté et à sa dignité ne peut l’accepter. » C’est donc sur le dos des musulmans, assimilés aux plus radicaux d’entre eux, que le FN veut rassembler et construire son identité nationale.

Le Pen au scanner. L'identité nationale, machine de guerre anti-islam © Mediapart

Défendre les droits des femmes : lutter contre l’islamisme qui fait reculer leurs libertés fondamentales ; mettre en place un plan national pour l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, et lutter contre la précarité professionnelle et sociale.

Rompant avec les propos misogynes de son père, Marine Le Pen s’est emparée des sujets féministes par opportunisme, pour séduire un électorat féminin et en faire une arme contre les musulmans. Les droits des femmes sont uniquement abordés sous l’angle de la lutte contre « l’immigration massive » et le « fondamentalisme musulman ». « Il y a un énorme problème dont personne ne parle […], c’est le recul des droits des femmes lié au fondamentalisme islamiste », a ainsi affirmé la candidate FN sur RTL, le 8 mars 2017.

Pour le reste, elle n’avance aucune mesure concrète, quand elle prétend vouloir favoriser l’égalité salariale homme-femme. Au Parlement européen, elle a ainsi voté contre les deux textes qui allaient en ce sens : le rapport Estrela, en décembre 2013, qui réclamait un accès généralisé à la contraception et à des services d’avortement sûrs, et le rapport Zuber, en mars 2014, qui ciblait les effets de la crise économique sur les femmes. Ce dernier demandait notamment le respect du principe « à travail égal, salaire égal », l’interdiction des démissions forcées en cas de maternité, la lutte contre les stéréotypes sexistes et des mesures pour améliorer la représentation des femmes dans les sphères politiques et dans les conseils d’administration des entreprises.

Le 16 octobre 2016, sur BFM TV, Marine Le Pen s’en remettait d’ailleurs, sur le sujet de l’égalité homme-femme, aux acteurs économiques : « Personne n’a la baguette magique sur l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes. Et est-ce que le politique doit toujours intervenir ? Est-ce que ce n’est pas au dialogue syndical d’avancer sur ces sujets ? Est-ce que ce n’est pas dans le dialogue entre syndicats patronaux et syndicats de salariés qu’on doit pouvoir avancer sur cette inégalité salariale ? » C’est dire sa volonté d’agir en la matière. Or, force est de constater que ce dialogue ne suffit pas : tous temps de travail confondus, les hommes gagnaient en 2014 23 % de plus que les femmes. Près de 11 % des écarts de salaire entre les deux sexes sont inexpliqués et relèvent d’une discrimination « pure ». Pour expliquer son opposition à la parité ou à un ministère des droits des femmes, Marine Le Pen avait d’ailleurs lancé, le 5 avril 2012 : « On n’est pas une espèce à protéger ! » Le FN est donc pour l’égalité, mais elle devra se faire toute seule…

Lors de la campagne présidentielle de 2012, Marine Le Pen s’était prononcée dans les médias pour le « déremboursement de l’IVG de confort » (sauf en cas de viol). Cette question n’est plus abordée dans le programme 2017. En décembre dernier, la candidate avait repris sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, qui voulait revenir sur le remboursement de l’IVG, en assénant que « le périmètre de l’accès à l’IVG et son remboursement ne font pas partie de mon programme ». Le « salaire maternel », conçu comme un moyen de renvoyer les femmes au foyer, a lui aussi disparu du programme 2017. Ce dernier prévoit en revanche de revenir sur le partage du congé parental entre les parents. Cette réforme irait contre l’égalité homme-femme.

Garantir la liberté de scolariser ses enfants selon ses choix, tout en contrôlant plus strictement la compatibilité des enseignements dispensés dans les établissements privés hors contrat avec les valeurs de la République.

Les établissements hors contrat ne sont pas tenus de respecter les programmes de l’Éducation nationale et leurs professeurs ne sont pas rémunérés par l’État. Selon les chiffres du ministère de l’éducation nationale, on comptait à la rentrée 2016 environ 1 200 écoles hors contrat dans les premier et second degrés, un nombre en forte croissance.

Sur 61 885 enfants scolarisés hors contrat en 2015, seuls 21 402 l’étaient dans un établissement confessionnel : 11 756 élèves dans une école catholique, 4 150 dans une école juive, 4 066 dans une école musulmane et 1 430 dans une école protestante. Alors que le FN vise, sans les nommer, les écoles musulmanes hors contrat, on voit donc que c’est bien l’enseignement catholique qui se taille la part du lion dans le hors contrat. Bon nombre des établissements musulmans, qui se sont multipliés ces dernières années par effet de rattrapage, sont d’ailleurs voués à passer sous contrat, mais ils doivent pour cela justifier d’une existence de cinq ans.

À la suite des attentats de 2015, le gouvernement socialiste, craignant que certains d’entre eux ne constituent des foyers de radicalisation, avait lancé une vague d’inspections ciblées dans une vingtaine d’établissements privés hors contrat (confessionnels et non confessionnels). Ces inspections n’ont relevé aucun phénomène de radicalisation, mais des « lacunes pédagogiques préoccupantes » pour huit établissements. « Ni djihad, ni extrême droite, ni promotion de valeurs hostiles à la République, mais plutôt une pauvreté pédagogique, un trop faible niveau scolaire », avait précisé le ministère de l’éducation nationale dans La Croix. Les craintes soulevées par le FN relèvent donc du fantasme.

Najat Vallaud-Belkacem avait également tenté de modifier le régime d’ouverture des écoles privées, pour passer d’un régime de déclaration à un régime d’autorisation plus contraignant, mais cette réforme a été récemment censurée par le Conseil constitutionnel.

Promouvoir la laïcité et lutter contre le communautarisme. Inscrire dans la Constitution le principe : « La République ne reconnaît aucune communauté. » Rétablir la laïcité partout, l’étendre à l’ensemble de l’espace public et l’inscrire dans le code du travail.

Marine Le Pen n’a pas fait mystère de sa volonté d’interdire dans l’espace public le port du voile et, pour faire bonne mesure, de la kippa. Sous couvert de défense de la laïcité, c’est l’islam qui est encore une fois visé. La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État prévoit deux obligations pour l’État : ne pas se mêler des affaires des cultes et garantir la liberté de conscience (croire ou ne pas croire, pratiquer ou ne pas pratiquer) à tous les citoyens. « La laïcité, c’est d’abord une liberté, celle de croire ou de ne pas croire, a expliqué sur Mediapart Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité. C’est l’indépendance de l’État par rapport aux religions. C’est aussi la neutralité absolue des agents publics. Mais pas des usagers du service public ! » L’idée que rétablir la laïcité partout consisterait à bannir tout signe religieux de l’espace public est une interprétation fausse de la loi de 1905. Deux exceptions sont récemment venues entamer ce principe : la loi interdisant le voile à l’école, en 2004 et celle bannissant le voile intégral dans l’espace public, en 2010. « La reconnaissance de la liberté de conscience passe également par le droit de manifester sa religiosité dans l’espace public, dans un cadre donné, rappellent dans Le Monde plusieurs chercheurs. C’est la raison pour laquelle toute personne est libre de s’habiller ou d’arborer le signe religieux de son choix dans l’espace public, à condition de ne pas porter atteinte à l’ordre public. »

L’inscription de la laïcité dans le code du travail, elle, semble inutile. D’après le rapport de l’Observatoire de la laïcité, les cas de conflits liés à la laïcité dans le monde du travail restent très limités.

Quant au communautarisme régulièrement reproché aux habitants des quartiers populaires, il est, pour beaucoup de musulmans, en grande partie fantasmé. Et quand il existe, il reste plus subi que choisi. Si le FN veut s’attaquer à un vrai « communautarisme » assumé, il peut se tourner vers la grande bourgeoisie. C’est, selon les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, la dernière « classe pour soi, mobilisée pour sa reproduction, pour le maintien des avantages acquis et la transmission des positions dominantes au sein de la confrérie des grandes familles ». « On ne cesse de parler de “ghetto”, de “communautarisme”, à propos des banlieues défavorisées, remarquait dans un entretien Monique Pinçon-Charlot, ex-chercheuse au CNRS. Or, les vrais ghettos, je ne les connais que dorés, dans les beaux quartiers. Neuilly, la villa Montmorency, tous les endroits que nous avons étudiés, sont peuplés par une communauté de gens de même naissance. »

Renforcer l’unité de la nation par la promotion du roman national.

En utilisant le terme « roman », le FN fait ouvertement la promotion d’une instrumentalisation – voire d’une falsification – politique de l’Histoire. Celle-ci n’est plus vue comme une science, mais comme un support au patriotisme. Il faut donc passer sous silence les thèmes historiques peu glorieux pour la France : « la traite des Noirs, la colonisation et ses excès, le régime de Vichy », etc. (liste Le Monde).

Le roman national, approche datée, remonte à la fin du XIXe siècle, quand il fallait unifier la France. Cette façon de faire de l’histoire oublie les « hasards, [les] interruptions, [les] périodes sombres ou d’échecs » et met en avant « les dates glorieuses, les héros et les personnages méritants »remarquait en octobre 2016 Patricia Legris, universitaire rennaise et auteure de Qui écrit les programmes d’histoire ? (PUG, 2014). 

« Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités », mettait en garde l’historien Patrick Boucheron, lors de son entrée au Collège de France en décembre 2015. Il a récemment publié, avec 122 chercheurs issus d’une jeune garde, une Histoire mondiale de la France qui fait une large part aux ruptures et aux influences venues d’ailleurs.

Le refus des repentances d’État qui divisent.

De quelles repentances parle le FN ? À la suite de la décision de François Hollande de commémorer le 19 mars les accords d’Évian de 1962, qui ont acté le cessez-le-feu en Algérie, le FN avait condamné les « actes de repentance au nom de la France sur la Seconde Guerre mondiale, l’esclavage et maintenant la guerre d’Algérie ». Derrière ce refus, il y a un soutien plus ou moins assumé à certains actes criminels perpétrés au nom de l’État français. Interrogée en décembre 2014 sur les sévices infligés par la CIA à des personnes suspectées de terrorisme, Marine Le Pen a par exemple refusé de condamner la torture. La députée européenne avait déclaré : « Moi, je ne condamne pas […]. Sur ces sujets-là, il est assez facile de venir sur un plateau de télévision pour dire : “Ouh la la ! C’est mal.” » « Dans les cas où une bombe – tic-tac tic-tac tic-tac – doit exploser dans une heure ou deux et accessoirement peut faire 200 ou 300 victimes civiles, dit-elle, il est utile de faire parler la personne. »

Des propos que ne renierait pas son père, Jean-Marie Le Pen, qui a défendu à plusieurs reprises l’usage de la torture dans certains cas. Ainsi, en juin 2002, en réponse à des accusations de tortures qu’il aurait pratiquées lorsqu’il était parachutiste en Algérie, il avait justifié : « C’est un terme très vague, la torture. Ça commence où ? Ça finit où ? Les procédés d’interrogatoires musclés se trouvaient justifiés par le secret, qui était l’arme principale des terroristes. » Cette réécriture de l’Histoire et ce refus des repentances, en plus de leur caractère mensonger, risquent donc de diviser les citoyens français plutôt que de les réunir.

Promouvoir l’assimilation républicaine (sic), principe plus exigeant que celui d’intégration.

« Il n’y aura pas d’autres lois et valeurs que françaises. Ceux qui sont venus vivre en France, ce n’est pas pour vivre comme chez eux, sinon il fallait rester », a déclaré Marine Le Pen lors de son meeting à Lyon en février dernier. À Toulon, en décembre 2015, sa nièce Marion Maréchal-Le Pen avait expliqué, sans être démentie par sa tante, que la culture chrétienne s’imposait à la République – propos quelque peu contradictoire avec la laïcité : « Nous ne sommes pas une terre d’islam, et si des Français peuvent être de confession musulmane, c’est à la condition seulement de se plier aux mœurs et au mode de vie que l’influence grecque, romaine, et 16 siècles de chrétienté ont façonnés. »

L’assimilation nous fait remonter au temps des colonies. « Développée dans le contexte des guerres coloniales françaises au XIXe siècle, la notion d’assimilation désigne le processus par lequel les indigènes devaient progressivement adopter les mœurs, valeurs, langues, lois et coutumes françaises permettant d’unifier et de pacifier les populations sous l’autorité de la République, qui devait s’en trouver ainsi renforcée »détaille l’historien Yvan Gastaud, maître de conférences à l’université de Nice. Il constate que le terme « intégration » a disparu du discours public pendant le quinquennat de François Hollande, signe d’un renoncement faisant le lit idéologique du FN. Car l’assimilation, dont les modalités pratiques restent à définir, c’est l’effacement de l’autre, à qui l’on demande de renier son passé, sa culture.

Rétablir l’égalité réelle et la méritocratie en refusant le principe de « discrimination positive ».

La méritocratie, selon laquelle la distribution des positions sociales se ferait naturellement selon les talents et les efforts de chacun, sans influence aucune de l’origine sociale, est une fiction. Où serait-ce à dire que les enfants d’ouvriers sont, de naissance, moins talentueux que ceux de cadres ? La dernière enquête PISA montre que l’école française demeure la plus inégalitaire de l’ensemble des pays de l’OCDE. « La relation entre performance et milieu socio-économique des élèves est l’une des plus fortes parmi les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015 », note le rapport. En France, près de 40 % des élèves issus d’un milieu défavorisé sont en difficulté, contre 5 % pour les élèves issus d’un milieu favorisé.

L’« égalité réelle » consisterait donc plutôt à donner plus aux élèves qui ont moins. C’est ce qu’a tenté de faire la gauche en France à partir de juillet 1981 en créant les zones d’éducation prioritaire (ZEP). Mais cette discrimination positive, décriée par le FN, n’a en réalité jamais été vraiment mise en place. Une étude du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnseco) a montré, en septembre 2016, que notre système scolaire accroissait plutôt les inégalités déjà existantes entre élèves. « Nous n’avons pas de discrimination positive dans le cadre de l’éducation prioritaire. Nous avons réellement une discrimination qui est négative, estimait alors sa présidente, Nathalie Mons, sur France Inter. Les élèves défavorisés sont dans des contextes qui sont beaucoup moins porteurs pour les apprentissages : ils ont des temps d’enseignement qui sont plus courts, ils ont des enseignants qui sont moins expérimentés […] et ils vivent aussi dans des contextes en termes d’insécurité et d’incivilité qui sont beaucoup moins porteurs. »

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