Programme du FN (7). Sortir de l'euro, le grand bricolage

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Sous l’influence de Florian Philippot, qui s’inspire des travaux de l’économiste Jacques Sapir, le FN cherche à gagner en crédibilité pour défendre l’une de ses promesses clés : la sortie de l’euro. Mais l’amateurisme domine et les risques sont majeurs pour l’Europe.

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C’est un pilier du programme du FN, résumé à l’article 35 : « Le rétablissement d’une monnaie nationale », afin de « soutenir les entreprises françaises face à la concurrence internationale déloyale ».

1 - Une dénonciation de l’euro de plus en plus partagée

Depuis le début de la crise de l’euro en 2010, la critique de la monnaie unique, à droite comme à gauche, ne cesse de gagner du terrain. La défaite du premier ministre grec Alexis Tsipras à l’été 2015, à l’issue de son bras de fer avec les créanciers à Bruxelles et à Francfort, a mis en lumière, de manière spectaculaire, les dysfonctionnements de l’union monétaire : gouvernance trop peu démocratique (de l’Eurogroupe à la BCE), déséquilibres Nord-Sud qui alimentent le soupçon d’un « euro allemand » au service de Berlin, absence d’une capacité budgétaire qui permettrait à la zone euro de fonctionner de manière plus solidaire… Les reproches faits à l’euro sont légion. Les pistes pour y répondre sont, elles, ardues.

Les thèses d’économistes francs-tireurs et opposés à l’euro, de Jacques Sapir à Frédéric Lordon, sont anciennes. La nouveauté, c’est qu’ils ont été rejoints par des intellectuels plus consensuels, à l’instar de François Heisbourg, d’Amartya Sen ou de Joseph Stiglitz. Dans un essai publié en début d’année, l’économiste américain, ex-conseiller de Bill Clinton, est à deux doigts de plaider pour la fin de l’euro, afin de « sauver l’Europe ».

C’est l’ironie de la situation : le débat intellectuel qui s’est noué autour de l’euro, surtout à gauche, crédibilise la proposition du Front national d’une sortie de la monnaie unique. Le FN met le doigt sur un vrai dysfonctionnement de l’UE, que d’autres partis, mal à l’aise, préfèrent taire. Mais cela n’enlève rien au caractère amateur de son projet. Cela n’atténue pas non plus la faiblesse du modèle alternatif qu’il propose, ni les dangers qu’il comporte pour l’économie française.

Le Pen au scanner. Sortir de l'euro, le grand bricolage © Mediapart


2 - À court terme, de grandes secousses à prévoir, surtout pour les plus pauvres

Dans l’esprit du FN, le retour au franc – ou à l’écu ? – doit permettre au gouvernement de reprendre le contrôle de sa politique monétaire, afin de pouvoir dévaluer. Cette dévaluation – d’au-moins 15 %, certains parlant d’une chute de 40 % – permettrait d’améliorer la compétitivité des entreprises françaises à l’étranger, sans jouer à la baisse sur les salaires. Certaines études, par exemple celle du Cepii publiée le 20 mars, doutent de la réalité de cette dévaluation : dans l'hypothèse d'un éclatement de la zone euro, le franc perdrait certes du terrain face au mark, mais s'apprécierait face à la majorité des autres devises, juge le centre d'études...

Quoi qu'il en soit, cette stratégie de dévaluation voulue par le FN présente un revers de taille : « l’inflation importée ». La facture de biens qui ne sont pas produits en France – par exemple l’électronique, la téléphonie – ou encore le prix de l’essence (le baril de pétrole est libellé en dollars) vont grimper fortement. Il n’est donc pas du tout évident que le retour au franc signifie une amélioration du pouvoir d’achat, comme le répète en boucle le FN.

Dans une étude publiée en mars, le think tank de gauche Terra Nova a sorti sa calculette : constatant qu’environ 15 % des biens consommés par les ménages français sont importés, il estime qu’une dévaluation de 18 % de la nouvelle monnaie entraînerait une hausse des prix de 3,75 % à 4,5 % sur l’ensemble de la consommation des ménages. « La facture pourrait se situer entre 1 500 et 1 800 euros par ménage et par an », écrit Terra Nova. Jacques Sapir avait publié en 2012 des prévisions plus prudentes : une dévaluation de 25 % entraînerait, d’après lui, une hausse de 6,25 % des prix à la pompe.

Face à cette critique, le FN répond qu’il s’agit de substituer, au fil des années, des produits domestiques aux produits importés, ce qui fera baisser la facture des ménages. Mais nombre d’économistes tiquent. Non seulement certains produits ne sont tout simplement pas usinables en France (il faudrait donc des années, voire des décennies, pour adapter la chaîne de fabrication hexagonale), mais surtout, il y a de fortes chances pour que le prix des produits domestiques s’aligne à la hausse sur celui des produits importés (et non l'inverse), provoquant une vague d’inflation plus large que prévu.

Autre effet pervers, souvent cité : l’augmentation du fardeau de la dette publique. Environ 60 % de cette dette est détenue par des investisseurs étrangers qui, malgré la dévaluation, continueraient de réclamer leurs remboursements libellés en euros. Si l’on garde l’hypothèse basse d’une dévaluation de 18 %, cela renchérirait la dette française – de l’ordre de 2 100 milliards aujourd’hui – de presque 500 milliards, selon les estimations de Terra Nova.

Face à ce risque, le FN promet, depuis 2014, une loi qui, si on la résume à gros traits, convertirait l’essentiel de la dette libellée en euros dans la nouvelle monnaie (en vertu de la « lex monetæ », cette règle de droit international qui s’applique ici parce que l’essentiel de la dette française – 97 % – a été émise sous des contrats de droit français). Ce qui devrait tout de même déclencher une série de contentieux d’investisseurs étrangers devant des tribunaux d’arbitrage, comme ce fut le cas en Argentine après la dévaluation du peso et les défauts de l’État argentin sur sa dette.

Seule certitude, il serait alors plus difficile pour la France d’emprunter sur les marchés. Les taux d’emprunt grimperaient, ce qui augmenterait de plusieurs milliards d’euros par an le service de la dette. Cela pourrait induire des hausses d’impôt ou des coupes budgétaires. Le FN répond qu’il fera marcher la planche à billets de la banque centrale (qui n’a pas de plafond en la matière). C’est possible, mais renforcerait encore un peu plus les risques inflationnistes.

Il n’y a pas que la dette publique. La situation pourrait aussi s’avérer chaotique pour nombre d’entreprises et de ménages. Ils ne bénéficieraient pas, eux, de cette fameuse loi qui permet de convertir les dettes publiques, quelles qu’elles soient, en monnaie nationale. Ils pourraient donc être confrontés à une explosion bien plus sévère du poids de leur dette (environ 2 800 milliards d’euros en 2016).

Dans une analyse pour l’OFCE, les économistes Cédric Durand et Sébastien Villemot établissent que 33 % de cette dette privée restera libellée en euros, après un éventuel retour au franc (« pour des raisons juridiques ou économiques »). Cette portion-là risque donc d’enfler et de provoquer des effets négatifs en chaîne. Mais les deux universitaires, partisans d’une sortie de l’euro (sans défendre, loin de là, les positions du FN), se veulent plutôt rassurants : « Même si le problème des bilans est réel et doit être pris au sérieux, son ordre de grandeur global n’est pas aussi grand que certains le prétendent », écrivent-ils.

3 - Des alternatives à l’euro dont les bénéfices sont difficiles à évaluer

Avant le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, les scénarios économiques les plus sinistres circulaient en cas de victoire des adversaires de l’UE. Jusqu’à présent, très peu d’entre eux se sont concrétisés (en partie parce que les négociations pour le Brexit s’ouvrent à peine, à Bruxelles). De la même manière, il faut sans doute se méfier des annonces apocalyptiques sur un éventuel retour au franc.

Mais il est aussi très probable qu’un sentiment de panique, sur les marchés financiers et au-delà, déstabiliserait profondément l’économie réelle. La zone euro elle-même, sans la France, pourrait-elle survivre ? Les conséquences, pour le reste de l’Europe, pourraient s’avérer colossales. Le temps des négociations de sortie de l’euro, la France pourrait-elle éviter une fuite massive des capitaux, comme ce fut le cas pour la Grèce, au premier semestre 2015, lorsque Tsipras négociait à Bruxelles l’avenir du pays ?

Le FN n’a toujours pas dit clairement le type de modèle qu’il prévoyait, une fois actée la sortie de l’euro. S’agirait-il d’un retour au bon vieux franc ? Ou d’une monnaie nationale, de type euro-franc, qui pourrait fluctuer avec un panier d’autres monnaies nationales dans une certaine proportion ? Auquel cas le système serait assez similaire au SME, le Système monétaire européen (1979-1993), qui s’est effondré sous les coups des spéculateurs (voir les dévaluations chaotiques du franc au début des années 1990).

Est-ce à cela que le FN pense, lorsqu’il défend un retour à la monnaie nationale ? Si tel était le cas, les difficultés posées par l’euro seraient remplacées par d’autres dangers, peut-être plus menaçants. Dans l’un de ses derniers essais, La Malfaçon, Frédéric Lordon essaie de dépasser l’aporie d’un retour au SME en imaginant confier la convertibilité des monnaies nationales, non pas aux spéculateurs des marchés, mais au seul guichet de la BCE. Un retour à un contrôle strict des capitaux, en somme. Mais le FN n’a semble-t-il pas jugé nécessaire, jusqu’à présent, de se pencher sur la question.

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