Terrorisme

Rambouillet: une «radicalisation peu contestable» mâtinée de troubles psychologiques 

Deux jours après le meurtre d’une adjointe administrative au commissariat de Rambouillet, le procureur antiterroriste a fait état des premiers développements de l’enquête. Cinq proches de Jamel G. sont actuellement en garde à vue. 

Camille Polloni et Matthieu Suc

25 avril 2021 à 14h20

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Joué-lès-Tours, Montrouge, Magnanville, Paris, Trèbes, Nice… et Rambouillet. En ouverture de sa conférence de presse, dimanche, le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard a rappelé que l’attaque au couteau survenue vendredi constitue « la dix-septième action de terrorisme islamiste commise contre les forces de l’ordre » en France depuis 2014. Ce cycle de violences, alimenté tantôt par « les membres d’une organisation » tantôt par « des acteurs isolés » a fait « neuf morts » et une vingtaine de blessés dans les rangs des policiers, gendarmes ou militaires. 

Les premiers éléments rendus publics par Jean-François Ricard permettent de comprendre un peu mieux le parcours de Jamel G., 36 ans, et le déroulement de son attaque au commissariat de Rambouillet. 

À 14 h 23, Stéphanie M. quitte brièvement les locaux de police « pour régulariser son disque de stationnement ». À son retour, deux minutes plus tard, l’adjointe administrative sonne à la porte et entre dans le sas. Jamel G., qui a placé « des écouteurs sur ses oreilles » et récupéré son sac, court pour s’y engouffrer avec elle. Il l’a immédiatement « enserrée avec un bras et plaquée contre la seconde vitre » du sas, « en lui portant deux coups de couteau », l’un à l’abdomen, l’autre à la gorge. 

Un brigadier, alerté par ses collègues de l’accueil, parvient à ouvrir le sas. Il fait feu sur l’agresseur, qui « refuse de lâcher son couteau » à lame de 22 cm, l’obligeant à tirer une seconde fois. Jamel G. meurt sur le coup. Sa victime de 49 ans, entrée dans la police nationale en 1993 et mère de deux adolescentes, ne survit pas à ses blessures. 

Les caméras de vidéosurveillance exploitées depuis par la police judiciaire et la DGSI montrent que, dans l’heure et demie qui précède le meurtre, Jamel G. a effectué plusieurs allers-retours entre le commissariat et le centre-ville de Rambouillet. A 12 h 49, il se dirige, à scooter, « vers une salle de prière provisoire », sans que les images ne permettent de savoir s’il y a pénétré. Après un passage au centre-ville, il revient aux abords du commissariat, pose un sac au sol, « consulte son téléphone portable après avoir regardé autour de lui », poursuit ses allées et venues jusqu’au moment où il repère sa victime. 

Pour Jean-François Ricard, la radicalisation religieuse de Jamel G., « peu contestable », justifie l’ouverture d’une enquête pour « assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». 

Deux témoins rapportent que Jamel G. a crié « Allahou akbar ! » en portant des coups de couteau à sa victime. Une « rapide exploitation » de son téléphone portable, retrouvé sur place, permet d’établir qu’il avait « consulté des vidéos de chants religieux glorifiant le martyre et le djihad » juste avant son passage à l’acte. Un Coran et un tapis de prière ont été retrouvés dans son scooter et dans son sac. Le procureur évoque aussi « l’évolution des messages » postés sur son compte Facebook, « d’abord strictement centrés sur la religion » puis trahissant, « à compter de l’automne 2020 », son « adhésion à une idéologie légitimant la violence contre ceux qui ont offensé le prophète »

La biographie de Jamel G., jusqu’alors inconnu des services de police et de renseignement, a pu être rapidement retracée, l’homme ayant ses papiers d’identité sur lui. Né le 3 octobre 1984 à Sousse, en Tunisie, Jamel G. est originaire de la ville de Msaken, où sa mère et ses trois frères et sœurs vivent toujours. Chauffeur-livreur de profession, il vivait en France depuis plusieurs années et disposait, depuis 2019, d’un titre de séjour. Du 25 février au 13 mars, il a séjourné en Tunisie, dans sa famille. 

Si Jamel G. habitait à Rambouillet, avec son père, il était domicilié administrativement dans le Val-de-Marne. Ces deux adresses ont fait l’objet de perquisitions, tandis que leurs occupants - le père de Jamel G. et le couple du Val-de-Marne - sont en garde à vue depuis vendredi. Samedi après-midi, un cousin de l’assaillant, avec qui il a eu « des contacts récents », a été placé en garde à vue à son tour. Un autre cousin de Jamel G. a été arrêté dimanche matin. L’enquête vise à identifier d’éventuels « complices, coauteurs ou inspirateurs de l’acte commis par Jamel G. », avec le concours de la justice tunisienne. 

« De même que dans de précédentes affaires », a précisé Jean-François Ricard, celle-ci révèle à la fois une radicalisation et des fragilités psychologiques chez l’auteur des faits. Le père de Jamel G., qui « a souligné sa pratique rigoureuse de l’islam », a aussi noté « des troubles du comportement » chez son fils depuis le début de l’année. L’homme qui lui a fourni un hébergement l’a, pour sa part, décrit comme « dépressif ». D’après les éléments réunis par le Pnat, Jamel G. « s’était présenté au centre hospitalier de Rambouillet le 19 février dernier pour une consultation psychiatrique ». Un nouveau rendez-vous a été fixé quatre jours plus tard. Il n’a toutefois pas été hospitalisé, ni fait l’objet d’un traitement. 

Ce profil mixte n’est pas une première dans les affaires de terrorisme. Pour décider s’il se saisit ou non des faits, le Pnat examine un ensemble de critères « au cas par cas », comme il l’expliquait à Mediapart il y a quelques mois : « les motivations de l’auteur : l’acte ne doit par exemple pas s’inscrire dans le cadre d’un différend privé » ; « la personnalité de l’auteur : l’individu est-il connu des services spécialisés ou en relation avec des personnes connues des services spécialisés pour leur appartenance à des groupes terroristes ou extrémistes ? Quel est son état psychologique et psychiatrique ? » ; « la nature de l’acte : la gravité de l’acte ainsi que son mode opératoire ».

Le 3 janvier 2020, Nathan Chiasson commet une attaque au couteau mortelle dans un parc de Villejuif, le 3 janvier 2020. Il crie « Allahou akbar ! » et épargne une première personne, celle-ci lui ayant fait part de sa confession musulmane et lui ayant « récité une prière en arabe ». L’assaillant, âgé de 22 ans, souffrait de graves troubles psychiatriques depuis son enfance. Hospitalisé à plusieurs reprises, il avait quitté son dernier établissement et interrompu son traitement quelques mois avant son geste. 

Le Parquet national antiterroriste s’est toutefois saisi de cette enquête, en expliquant sa décision. « Si les troubles psychiatriques importants de l’auteur des faits sont avérés, les investigations des dernières heures ont permis d’établir une radicalisation certaine du mis en cause ainsi qu’une préparation organisée de son passage à l’acte », a-t-il fait valoir dans un communiqué. Les premiers éléments de l’enquête ont, en outre, « démontré un parcours meurtrier réfléchi et sélectif de nature à troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ».

Au lendemain de l’attaque de la préfecture de police, le 3 octobre 2019, la question s’était déjà posée. L’auteur du quadruple meurtre, Mickaël Harpon, avait eu une crise de démence la veille des faits. Selon sa femme, il « entendait des voix » et tenait des propos « incohérents ».  Après quelques hésitations, le Pnat a pris le dossier. Aucune mise en examen n’est intervenue depuis. La brigade criminelle, cosaisie de l’enquête, a conclu dans un rapport que la piste terroriste n’était plus privilégiée et que le passage à l’acte de Mickaël Harpon serait lié à « un délire mystique et suicidaire ». Pour autant, la tuerie de la préfecture de police est toujours considérée comme un attentat. À l’inverse, le Pnat ne s’est pas saisi de l’attaque contre la mosquée de Bayonne. 

« Dans ces affaires, on est souvent à la frontière entre psychiatrie et engagement ; beaucoup de ces gens sont au bord de la maladie mentale », précisait Patrick Calvar, ancien patron de la DGSI, lors d’une commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France. Un rapport d’Europol en date du 18 janvier 2016 insistait, quant à lui, sur la « portion significative de combattants étrangers [à avoir rejoint les rangs de l’État islamique] auxquels ont été diagnostiqués des troubles mentaux ». Ils représenteraient 20 % du contingent.

Cette question de la santé mentale a déjà été soulevée et fait naître des doutes quant à la qualification terroriste de la tuerie de masse perpétrée par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le 14 juillet 2016, à Nice. Au volant d’un poids lourd de 19 tonnes, cet homme inconnu des services avait fauché 86 personnes. L’instruction, toujours en cours depuis, n’a pas permis d’établir de quelconque lien avec l’État islamique. En revanche, la famille du tueur a souligné les troubles mentaux dont il souffrait. Un psychiatre, consulté en Tunisie en 2004, lui avait diagnostiqué un début de psychose. 

Dans toutes ces affaires, les troubles psychiatriques n’excluent pas la préméditation, une radicalisation concomitante ou un mode opératoire conforme à ce que préconisait l’idéologie à laquelle ils s’intéressaient. À charge pour les magistrats, qui ne peuvent rester imperméables à l’émotion collective, de qualifier les faits le plus justement possible. 

Camille Polloni et Matthieu Suc


94 commentaires

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne