En France, la bataille de Palavas contre les flots

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La célèbre station balnéaire affronte un ennemi invisible : la lente montée des eaux. Mais il est d’autant plus difficile d’agir sur un phénomène encore peu perceptible que Palavas-les-Flots, dans l’Hérault, tire justement sa richesse et son prestige de la mer et du tourisme de masse.

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Palavas-les-Flots (Hérault), envoyée spéciale.– Porter une tenue correcte en ville, et notamment des chaussures. Ne pas rouler en moto sur les trottoirs. Ne pas fumer le narguilé sur la plage. Ne pas causer de tapage, car « le bruit est une pollution et une agression ». À l’entrée d’un rond-point, sur l’avenue qui longe la mer, un panneau édicte les règles du « mieux vivre ensemble » à Palavas-les-Flots, dans l’Hérault. Il ne demande pas aux vacanciers de privilégier la marche, le vélo ou les transports en commun par rapport à la voiture individuelle. Il n’enjoint pas aux promoteurs immobiliers de cesser de remplir les « dents creuses » des résidences à quelques mètres de la mer.

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Sur l’avenue Saint-Maurice, une des principales artères résidentielles de la station balnéaire, rien ne signale au public l’érosion côtière, ni le dérèglement climatique en cours. Pourtant, le franchissement des vagues a été observé jusqu’ici, à une cinquantaine de mètres du bord de plage, en 1982, lors d’une tempête extrême. Impossible d’en parler avec les passants : en vingt minutes de marche, le seul piéton croisé est un yorkshire solitaire, tête baissée. Des humains passent, cependant, mais ils sont en voiture ou à moto.

Sur la grève, une habitante promène son chien. Elle se souvient que, l’hiver dernier, l’eau est brièvement montée jusqu’au rond-point. Elle pointe les murets en planches de bois qui bloquent l’entrée des maisons sur le sable : « Regardez, elles ont bu. »

Logements et parking à Palavas-les-Flots construits sur le cordon dunaire (JL) Logements et parking à Palavas-les-Flots construits sur le cordon dunaire (JL)
En 2012, des chercheurs du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM) ont réalisé une étude sur la vulnérabilité de la côte à l’aléa de la submersion marine. Dans leur modélisation, ils s’appuient notamment sur l’épisode de 1982 pour dessiner les futures cartes de la ville en cas d'une élévation du niveau de la mer. Si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent et que la hausse des températures dépasse 2 °C, les dommages à l’horizon 2100 seront considérables : salinisation des aquifères côtiers, disparition des plages et des services qui leur sont associés (restaurants, bars, locations de scooters de mer et autres kytesurfs), pertes de terres, modification des lagunes.

« Palavas-les-Flots se trouve sur une zone basse et sableuse qui connaît déjà des problèmes d’érosion côtière, comme une grande partie de la côte languedocienne, explique Gonéri Le Cozannet, du BRGM. La vulnérabilité de ces plages à la submersion marine est déjà forte en période de tempêtes. Le dérèglement climatique va l’aggraver. »

À Palavas-les-Flots, le niveau de la mer s’élève aujourd’hui d’environ 3 millimètres par an – contre une augmentation d’un millimètre par an en moyenne depuis 6 000 ans. Une hausse impossible à voir à l’œil nu. Cette montée des eaux accentue le risque d’érosion engendré par l’action des houles, visible surtout lors des tempêtes. En Méditerranée, ce risque est devenu un problème majeur à cause de l’artificialisation récente du trait de côte et d’un tarissement de l’apport en sédiments du Rhône, depuis la construction des barrages sur son cours.

Extrait d'une restitution de l'étude Miseeva sur Palavas-les-Flots (BRGM) Extrait d'une restitution de l'étude Miseeva sur Palavas-les-Flots (BRGM)

« Quand on observe le recul du trait de côte atlantique ou méditerranéen, on voit qu'il subit l’effet de l’érosion et des tempêtes, explique Éric Chaumillon, de l’université de La Rochelle. La contribution de la hausse du niveau de la mer est très faible aujourd’hui par rapport à la dynamique sédimentaire. Mais à long terme, l’effet est réel. C’est juste une histoire d’échelle de temps. »

Plus la température va monter, plus les glaciers vont fondre et remplir l’océan. Et plus la plage s’érode, plus elle est basse, plus l’eau monte et plus la plage s’érode. À Palavas-les-Flots, si la mer s’élève de 30 centimètres, en cas de tempête, les inondations s’étendront plus loin sur la rive. Si la mer monte d’un mètre, c’est tout le centre-ville qui sera inondé. D’après les estimations du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), si la température augmente de 2 °C, ce que l’accord de Paris de 2015 essaie d’empêcher, mais ce vers quoi le monde s’achemine aujourd’hui, il y a deux tiers de chance que la mer s’élève de 60 centimètres d’ici à 2100.

Sur la plage de Palavas et aux alentours, la guerre contre la montée des eaux est déclarée. Tout un arsenal de suivis scientifiques et d’outils de décision publics a vu le jour pour protéger le littoral. Caméras de suivi de l’érosion des plages, mesures par des agents de terrain, étude des effets des tempêtes, prospection pour trouver de nouvelles réserves de sable (projet Beach Med), modélisation des effets du dérèglement du climat : des dizaines de chercheurs, ingénieurs, agents administratifs s’activent au chevet des côtes de la région Occitanie. Palavas-les-Flots n’est pas en soi le site le plus menacé, mais il se trouve dans le golfe d’Aigues-Mortes, un écosystème fragile dans son ensemble.

Pour les chercheurs, il ne sert à rien d’agir commune par commune. C’est à l’échelle des cellules sédimentaires, regroupant les plages de plusieurs villes, que l’on peut espérer être efficace. C’est ainsi que les municipalités de la côte ont accepté de mutualiser la défense de leurs plages. Pour Alexandre Richard, chargé d’études littoral pour le département de l’Hérault, « c’est hyperimportant. L’échelle de la gestion naturelle domine l’échelle de la gestion administrative ».

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De janvier à juillet 2017, les étudiants du programme sur l’énergie et l’environnement de l’école de journalisme de l’université Columbia, à New York, en collaboration avec le site d’investigation allemand Correctiv et en partenariat avec Mediapart et un réseau mondial de journalistes, a rassemblé une multitude de données historiques sur l’élévation du niveau de la mer.

Ces données proviennent d’un organisme britannique, le Permanent Service for Mean Sea Level (PSMSL), qui enregistre depuis 1933 l’amplitude des marées dans des ports du monde entier à l’aide de marégraphes installés à plus de 2 000 endroits et relevés mensuellement. C’est la méthode de mesure la plus révélatrice des effets du changement climatique mondial. Les mesures satellitaires n’ont débuté qu’en 1993.

À l'aide d'une carte et d'enquêtes de terrain réalisées dans plusieurs pays d'Amérique, d'Europe, d'Afrique et d'Asie, le projet international « Sea Level » (en VF, « Quand les mers montent ») analyse et donne à voir concrètement les répercussions démographiques, sociales et environnementales de la montée du niveau des mers.