Daniel Sabbagh: «L’ObamaCare, un outil puissant contre les discriminations»

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« La volonté politique de lutte contre les discriminations a systématiquement émergé quand le niveau de menace à l’ordre public est devenu trop élevé », relève le spécialiste des politiques antidiscriminatoires à Sciences-Po Paris. Pour lui, l’idée « que rien n’a changé, que la situation des Afro-Américains a même empiré sous Barack Obama, est radicalement fausse ».

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Voici le deuxième chapitre de notre série : un entretien avec le chercheur Daniel Sabbagh, spécialiste des politiques antidiscriminatoires à Sciences-Po Paris et coauteur de l’ouvrage Race, racisme, discriminations. Anthologie de textes fondamentaux (aux éditions Hermann, 2015).

Daniel Sabbagh commence par décoder pour Mediapart ce qui s’est joué, fin juin, aux États-Unis, avec une décision de justice passée relativement inaperçue en France, mais importante pour comprendre l’état du débat américain sur le racisme et la lutte contre les discriminations raciales. Il s’agit d’un arrêt de la Cour suprême, la plus haute instance juridique, réaffirmant la légitimité de la discrimination positive à l’université. Autrement dit, de la possibilité pour une institution universitaire de prendre en compte le facteur ethno-racial dans le processus de recrutement des étudiants.

© Mediapart

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? D’une part, que la discrimination positive fait toujours débat aux États-Unis. Cet arrêt de la Cour est en effet le résultat d’une longue bataille juridique lancée par une étudiante blanche, Abigail Fisher, qui estimait pour le dire simplement que les étudiants noirs ou hispaniques lui avaient piqué sa place. La Cour a tranché en sa défaveur et pour le maintien de la discrimination positive, mais le débat autour de cet outil n’est certainement pas clos. D’autant que sa définition est opaque et changeante. La discrimination positive à l’américaine a beaucoup évolué depuis les premiers programmes des années 1960. « Qu’on se le dise : il n’y a plus de quotas aux États-Unis depuis 1978 ! » note Daniel Sabbagh. Le chercheur revient donc pour Mediapart sur la gamme d’outils qui composent aujourd’hui l'« action positive en faveur des minorités », et sur l’objectif de « diversité » qu’ils doivent permettre d’atteindre. Un objectif volontairement flou de « diversité des points de vue » et pas seulement des origines ethno-raciales.

Selon lui, le relatif succès de la discrimination positive explique en partie le repositionnement militant auquel on assiste aujourd’hui, avec le mouvement Black Lives Matter : « Les militants se concentrent notamment sur la police et sur le taux d’incarcération, car ce sont les domaines où le racisme est prévalent tandis que d’autres domaines, comme l’accès à l’université ou à l’emploi, ont enregistré des progrès. Aujourd’hui, il vaut mieux être candidat noir aux États-Unis que candidat musulman en France ! » tranche le chercheur.

Le politologue passe ensuite en revue les actions du gouvernement Obama et conclut que son bilan sur la question raciale est globalement positif. « La vulgate qu’on entend en France sur le fait que rien n’a changé, que la situation des Afro-Américains a même empiré sous Barack Obama, est radicalement fausse », analyse-t-il, exemples à l’appui (à découvrir en écoutant l’entretien). Il note que l’approche de Barack Obama a même eu à plusieurs reprises quelque chose de français, en ce qu’elle a promu des politiques indirectes de redistribution vers les minorités ethno-raciales (sa réforme de la santé, l’Obamacare, en étant un exemple). 

À l’inverse, analyse Daniel Sabbagh, « nous ne leur avons pas emprunté grand-chose en matière de politiques de lutte contre les discriminations ethno-raciales. Ce qui a été importé des États-Unis, en premier lieu par les grandes entreprises, c’est une rhétorique de la diversité ». En France, le débat sur des politiques de lutte contre le racisme et les discriminations semble même à l’arrêt, jugé non nécessaire ou non urgent. « La volonté politique de lutter contre les discriminations ethno-raciales a systématiquement émergé, que ce soit aux États-Unis, en Irlande du Nord, ou encore en Malaisie, quand le niveau de menace à l’ordre public est devenu trop élevé, quand le pays faisait quasiment face à une menace de guerre civile, explique le chercheur. En France, nous n’en sommes pas là, le niveau de mécontentement reste gérable. On peut se contenter de dire qu’on va tout résoudre en égalisant les conditions de vie dans les territoires. Nous ne sommes pas fondamentalement contraints à faire autre chose. L’agenda, ce serait donc de continuer à faire prendre conscience de l’ampleur des discriminations ethno-raciales en France. C’est un travail de sociologues, de juristes, de politologues. Mais il faut ensuite qu’il y ait une volonté politique de prendre en compte ces données. »

Le premier chapitre de cette série, un entretien avec l’essayiste afro-américain Ta Nehisi Coates, est à retrouver ici.


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