David Adler: «Proposer une politique transnationale contre l’alternative Macron-Salvini»

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Pourquoi est-il si difficile de construire un mouvement politique véritablement transnational en Europe, comme s’y essaie l’ex-ministre des finances grec Yanis Varoufakis à l’approche des européennes de mai avec le Printemps européen ? Entretien avec David Adler, coordinateur politique du mouvement de Varoufakis.

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À l’été 2015, le Grec Yanis Varoufakis, ministre des finances du gouvernement d’Alexis Tsipras, dynamitait la routine des institutions européennes et posait en grand la question de la légitimité des politiques d’austérité décidées dans la capitale belge, sous influence de Berlin. Après avoir perdu son bras de fer, l’universitaire a lancé un mouvement, DiEM25, qui plaide pour refonder la démocratie en Europe.

DiEM25 se présente seul ou en alliance, aux européennes de mai, dans une petite dizaine de pays, sous l’étiquette de Printemps européen. Varoufakis a décidé de se présenter en Allemagne, sur une liste partagée avec Demokratie in Bewegung, et une petite formation bavaroise, Mut (« Courage »). En France, l’alliance s’est faite avec Génération·s de Benoît Hamon. En Espagne, avec quelques formations discrètes, dont Izquierda en positivo. En Italie, le rapprochement avec le maire de Naples et son mouvement Dema n’a pas débouché.

Mediapart s’est entretenu avec le coordinateur politique de DiEM25, David Adler, un Franco-Américain de 26 ans, basé à Athènes, qui a encadré l’écriture collective du manifeste de DiEM25 pour ces élections. Ce document, qui défend notamment un « Green New Deal », est censé servir de base à une expérience, inédite mais ardue : la constitution d’un mouvement politique transnational.

Qu’est-ce que le Printemps européen ?

David Adler. © DR David Adler. © DR
David Adler : Le récit dominant sur l’Europe oppose de manière simpliste les pro-européens et les anti-européens. Macron versus Salvini. Nous voulons en finir avec cette vision binaire et réductrice. Choisir entre l’establishment, synonyme de statu quo néolibéral, et les forces de la désintégration du continent revient à choisir entre Charybde et Scylla, la peste ou le choléra. 

Le lancement du Printemps européen repose sur une idée radicale : il faut construire une alliance européenne transnationale, pour rompre cette alternative Macron-Salvini qui n’en est pas une. C’est le point de départ de notre réflexion : la communauté européenne basée sur la CECA [Communauté européenne du charbon et de l’acier] n’a jamais débouché sur la création d’un véritable espace politique européen unique, adossé à un demos européen, un peuple européen.

Cet espace est resté fragmenté en fonction des lignes nationales, qui ensuite, au gré des opportunités et des opportunismes, s’agrègent en une coalition Frankenstein [la « grande coalition » droite/gauche qui dirige certaines institutions européennes – ndlr]. Mais la politique transnationale à laquelle nous aspirons n’ignore pas les inquiétudes nationales.

Dans sa récente tribune aux Européens, Emmanuel Macron promet lui aussi de démocratiser les institutions européennes, plaide pour une zone euro plus intégrée… Il aurait pu être votre allié ?

Emmanuel Macron est un brillant raconteur d’histoires. C’est un loup déguisé en agneau. Il a joué la carte de l’outsider pour mieux défendre des positions pro-establishment. Des positions qui l’ont empêché de défendre un agenda qui réforme vraiment l’Europe. J’y vois la preuve que ces soi-disant pro-européens sont en fait incapables de sauver le projet européen.

Dans la tribune qu’il a publiée, il est d’ailleurs très difficile de voir le rôle qu’il confie aux citoyens. Il n’est question nulle part d’empowerment. Il ne dit rien sur les manières, pour les citoyens, de reprendre du contrôle sur les décisions qui les concernent, à l’échelle de leur communauté comme de l’UE. Il dit en substance : faites-moi confiance et j’obtiendrai des résultats.

En France, d’anciens députés écolos ont choisi de rejoindre LREM, parce qu’ils jugent trop grand le risque induit par la poussée de Vox en Espagne, de la Ligue en Italie, du RN en France… Qu’en dites-vous ?

Il est impératif de se fixer des lignes rouges. Nous voulons avant tout rester intègres et refuser les compromissions opportunistes. Macron a été élu en 2017 avec un crédit européen en théorie presque illimité, alors que son mandat national était faible. L’Europe avait besoin d’un leader pro-européen pour mener la bataille contre les populistes. Mais il a gâché ce mandat européen. Il n’a jamais fait l’effort de construire ce mouvement transnational qu’il avait promis pendant sa campagne.

Pourquoi, à vos yeux ?

Il n’a pas eu la volonté de tenir tête à l’Allemagne. La mise en scène de la signature du traité franco-allemand [à Aix-la-Chapelle, en janvier 2019 – ndlr] l’a de nouveau prouvé : le lien symbolique entre Paris et Berlin, censé former le cœur de la zone euro, l’a emporté sur la volonté de construire un mouvement transnational. Macron aurait pu y parvenir, en se fixant des priorités différentes à l’été 2017.

Paris et Berlin ont trouvé un compromis, en juin 2018, sur un budget de la zone euro. C’est tout de même une avancée pour vous ?

Oui, on ne va pas s’en plaindre. Mais on touche ici à une question de stratégie. Nous savons très bien qu’en étant intègres et indépendants, cela rend plus difficile la manière de faire avancer nos priorités politiques. J’adore le manifeste que l’on a écrit, il regorge d’idées que je trouve géniales et je ne veux pas qu’elles restent lettre morte. Mais l’on ne veut pas tuer l’idée du Printemps européen, et d’un mouvement transnational, en cédant à un jeu d’alliances bien senties en amont des élections. Cela aurait été désastreux.

Yanis Varoufakis le 20 février 2019. © Reuters / Costas Baltas Yanis Varoufakis le 20 février 2019. © Reuters / Costas Baltas

Quelle a donc été votre stratégie d’alliances pour ces européennes ? Ce n’est pas toujours facile à comprendre.

Nous avons voulu faire se rencontrer deux stratégies souvent présentées comme contradictoires. D’abord, maintenir l’intégrité idéologique, programmatique, pour une Europe verte, solidaire, véritablement démocratique. Ensuite, laisser la porte ouverte à des alliances compatibles sans vendre notre âme, parce que nous savons très bien qu’en tant que DiEM25, nous ne disposons pas, seuls, de l’infrastructure suffisante pour nous rapprocher des mouvements sociaux et d’autres expériences partout en Europe.

À l’exception de la France ou de l’Italie, vous avez surtout conclu des alliances avec des partis très confidentiels.

Ce sont les réalités de la politique. Pour conclure une alliance, encore faut-il que nos idées et objectifs soient alignés. Mécaniquement, cela revient à assumer des désaccords avec deux autres familles de la gauche en Europe. La première, c’est un groupe qui, au sein de la Gauche européenne [le parti européen de certaines gauches critiques – ndlr], refuse de rompre le lien avec l’austérité, à l’instar de Syriza en Grèce. De l’autre côté, il y a les eurosceptiques de gauche, que j’appelle des euro-destructeurs, qui préfèrent regarder le spectacle de l’Europe brûler sans se soucier des solidarités.

Vous y mettez les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon ?

Oui.

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L’entretien s’est déroulé le 24 mars 2019 à Bruxelles. Il a été relu par David Adler.