La mémoire oubliée des Allemands du Danube

Par Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico

C’est l'une des tragédies oubliées du XXe siècle. Dans la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, des centaines de milliers d’Allemands furent expulsés de Hongrie, de Yougoslavie et de Roumanie, où ils s’étaient installés deux cents ans auparavant. Aujourd'hui, seuls quelques milliers de leurs descendants tentent de maintenir la mémoire de la communauté.

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Le village de Gakovo s’étale dans la riche plaine agricole de Voïvodine, tout au nord de la Serbie, à une dizaine de kilomètres des frontières croate et hongroise. Les moissons battent leur plein, quelques robustes gaillards font la pause au café, parlant des cours du blé et du maïs. Des adolescents traînent leur désœuvrement dans la chaleur torride des mois d'été. Les actuels habitants de Gakovo sont arrivés du Monténégro et des régions arides et montagneuses de la Krajina croate à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais autrefois le village était presque entièrement peuplé d’Allemands du Danube, les Donauschwäben.

De leur passage, il ne reste que les grandes maisons aux pignons ouvragés de la grand-rue et les tombes envahies par les herbes folles et les ronces du cimetière qui se dresse à l’entrée du village. Les stèles de pierre, parfois effondrées, sont surmontées d’une croix catholique portant des noms germaniques désormais oubliés de tous.

Le cimetière de Gakovo. © Laurent Geslin Le cimetière de Gakovo. © Laurent Geslin
De 1945 à 1948, Gakovo, comme beaucoup d'autres villages de la région, fut transformé en camp de concentration. Toute la population allemande fut astreinte au travail forcé, les plus faibles moururent d'épuisement et de maladie. Hans Supritz, qui dirige aujourd’hui le Conseil national des Allemands du Danube, basé à Ulm, est né en 1939 à Bačka Palanka, une petite ville du sud de la Voïvodine. Il se souvient encore de « l’automne sanglant » de 1944, quand les partisans de Tito, appuyés par des détachements de l’Armée rouge qui avaient percé le front du Danube à la bataille de Batajnica, sur la rive croate du fleuve, ont libéré la Voïvodine et entrepris une chasse systématique des collaborateurs, réels ou supposés, du nazisme. « J’ai vu des hommes abattus dans la rue, souvent des intellectuels, des notables, les cadres de la communauté. Puis, un matin, ils sont venus chez nous. Nous avons dû faire nos bagages en une demi-heure, et on nous a emmenés au camp de Bački Jarak. »

La « ballade du camp de Sombor » (Somborer Lagerlied) a conservé le souvenir de cette tragédie : « Près de Sombor/Aux environs de la ville/Se trouvent les baraques/Quelqu’un les a-t-il vues ?/Allez-y en faisant silence/Ou mieux encore, contournez-les/Pour que Rajko ne vous voie pas/Le matin à l’aube/Ils nous chassent du lit/Les planches sont en sapin/Les puces se font plaisir/Et les punaises et les poux/Il n’y a là rien de nouveau/Depuis qu’on est au camp… » Ces mois et ces années semblaient ne jamais devoir s'achever, jusqu'à ce que les survivants soient finalement autorisés à s'exiler. Ils prirent la route de l'Allemagne, de l'Autriche ou, plus loin encore, des États-Unis.

540 000 Allemands vivaient en Yougoslavie à la veille de la guerre, principalement en Voïvodine, mais aussi dans la Slavonie croate voisine : après la conquête au printemps 1941 par les puissances de l'Axe, ces régions furent partagées entre « l’État indépendant croate » fantoche, et les zones d’occupation allemande et hongroise de la Serbie. Près de la moitié ont été évacués vers l’Autriche et l’Allemagne en même temps que se débandait le régime collaborationniste des oustachis croates et les administrations occupantes. Quelque 200 000 d’entre eux se trouvaient toujours dans les zones libérées par les partisans à partir d’octobre 1944.

Selon les données les plus élevées fournies par le Donauschwäbische Kulturstiftung, 45 000 hommes, femmes et enfants auraient trouvé la mort dans les camps d’internement entre 1944 et 1948, et il ne restait plus que quelques milliers d’Allemands dans les années 1950. Le sort de leurs voisins du Banat de Timișoara ne fut pas plus doux. En raison de la faiblesse de la résistance communiste en Roumanie, ce sont les soldats soviétiques qui entreprirent « l’épuration » de la région : la population allemande fut massivement déportée vers les régions industrielles du Donbass, en Ukraine, ainsi qu’en Sibérie.

« Mon père était membre du conseil municipal de Bačka Palanka, sous l'occupation hongroise, durant la guerre, mais il était aussi tonnelier, et c'est ce savoir-faire qui lui permit de nous faire sortir des camps : les Russes avaient besoin de ses services », poursuit Hans Supritz, qui put aller à l'école, en langue hongroise, à Bačka Palanka puis à Novi Sad, la capitale de la Voïvodine. « Il nous disait aussi toujours que des amis serbes membres des partisans nous avaient protégés. » D’ailleurs, répète-t-il avec insistance, « les crimes n’ont pas été commis par tous les partisans, plutôt par des combattants de la vingt-cinquième heure, par les profiteurs que l’on voit toujours apparaître à la fin des guerres ». La famille ne prit la route de l'exil qu’en 1954, d'abord en Autriche puis en Allemagne, à Ulm, où se regroupèrent beaucoup des Donauschwäben.

Aujourd’hui encore, des quartiers entiers de cette ville du Bade-Wurtemberg sont peuplés d’Allemands du Danube, souvent regroupés en fonction de leur commune d’origine. Les nouveaux venus, arrivés en pleine période du « miracle allemand » d’après-guerre, n’ont pas eu de mal à s’intégrer, mais ils ont conservé le fort sentiment de leur identité particulière, des chants, des danses, et leur cuisine aux saveurs d'Orient.

« Ma femme a vite appris à faire le goulash. Avant que nous n’arrivions, les gens d'ici ne mangeaient que des pommes de terre, lance Hans Supritz. Pour nous, l’essentiel était de nous installer sur les bords du Danube. Tous mes ancêtres paternels ont gagné leur vie comme pêcheurs. C'est un peu de notre sang qui coule dans ce fleuve. » Trilingue, maniant aussi bien le hongrois que le serbe et l’allemand, Hans Supritz a conservé des liens étroits avec la Yougoslavie, au point de fréquenter les clubs d'amitié yougoslaves, qui réunissaient les travailleurs immigrés en Allemagne dans les années 1960 et 1970 (lire notre article La « petite Yougoslavie » de Vienne).

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