Kamel Daoud: «Il faut être algérien pour penser l'absurde comme Camus»

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« Ce qui m’a aidé chez Camus, c’est de redécouvrir l’absurde, comme capital, comme dignité. » Chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud publie Meursault, contre-enquête, son premier roman. De l’élection en cours à l’influence de la construction démocratique tunisienne, Kamel brosse un portrait difficile mais riche d’une société algérienne prise entre clientélisation et asséchement intellectuel. Entretien.

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De notre envoyé spécial à Alger. Journaliste algérien, essayiste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud publie le 5 mai Meursault, contre-enquête, son premier roman, aux éditions Actes Sud. Ce roman raconte l’histoire non dite, celle de l’« Arabe » tué par l’Étranger d’Albert Camus. Kamel Daoud lui donne un nom, imagine sa famille, se débattant dans l’Algérie postindépendance.

Une manière pour l’auteur de parler de son pays, d’aborder l’Algérie contemporaine : « Il faut être algérien pour savoir qu’on n'a même pas besoin d’expliciter ce lien entre l’absurde tel qu’il a été pensé par Camus et l’absurde politique que l’on vit chez nous. » De l’élection en cours à l’influence de la construction démocratique tunisienne, de la « gérontocratie » du régime à la « bazardisation » de l’économie, de l’influence de la décennie noire à la sclérose culturelle qui atteint son pays, Kamel Daoud brosse un portrait difficile mais riche d’une société algérienne prise entre clientélisation et asséchement intellectuel. Entretien.

Mediapart. Comment traversez-vous la période actuelle, et ce processus électoral complexe et chaotique ?

J’avais écrit dans une chronique que nous sommes finalement 38 millions de Meursault. Ce rapport qu’avait Meursault à sa mère, « Aujourd'hui, Maman est morte », la fameuse phrase, c’est ce rapport qu’ont les Algériens avec l’Algérie. Une sorte d’indifférence maladive vis-à-vis du pays, du présent, de la responsabilité de vivre, du sens de la vie, qui est incroyable. Nous sommes dans cet absurde-là. D’un point de vue politique, aussi. Il faut être algérien pour savoir qu’on n’a même pas besoin d’expliciter ce lien entre l’absurde tel qu’il a été pensé par Camus et l’absurde politique que l’on vit chez nous.

Il y a tout de même de petites choses qui ont changé : ce candidat, Ali Benflis, qui a surgi de dix années de silence, et créé une dynamique autour de lui, comment regardez-vous cela ? Comme des personnages animés ? Allez-vous voter ?

J’étais dans la tradition du sceptique total, une grande tradition philosophique algérienne, ne croire en rien, et en même temps, se revendiquer comme profondément croyant, ce qui est très bizarre. Mais après, je me suis dis : « Je vais voter Benflis. » Pourquoi ? Par stratégie, par effet de barrage, parce que pour moi, sa candidature a au moins un sens politique. C’est quelqu’un qui a une ambition politique. L’autre, son adversaire, Bouteflika, le régime, ceux qui sont autour, que défendent-ils ? Ils ne me proposent rien que la perpétuation d’un état des lieux que je déteste, que je refuse. Je voterai Benflis.

Et je ne comprends pas qu’un homme qui est malade, incapable de gouverner, puisse se représenter pour un quatrième mandat. Qu’ils puissent triturer la Constitution pour le permettre.

Kamel Daoud, Alger, Avril 2014. © Pierre Puchot Kamel Daoud, Alger, Avril 2014. © Pierre Puchot

Pourquoi ne pas boycotter le scrutin ?

Boycotter, ça veut dire, comme m’a dit une amie, « discréditer le régime ». Mais ce régime n’a plus peur du discrédit. Ça ne servira à rien. Je préfère voter, plutôt qu’on vote à ma place. Je préfère peut-être entretenir une naïveté d’électeur, plutôt que de ne pas voter.

Quand on enquête un peu sur l’Algérie, on a le sentiment que le scepticisme s’est installé partout, mais qu’un autre phénomène est apparu : le clientélisme s’est tellement approfondi que le pouvoir est en quelque sorte redevable des subsides qu’il distribue, et qu’il ne peut plus faire marche arrière. Qui clientélise qui en Algérie ?

On a eu la décennie noire, avec le « Qui tue qui ? ». Maintenant c’est « Qui corrompt qui ? ». À force de donner beaucoup d’argent, il y a un effet d’appel : plus on distribue de logements, plus il y a des émeutes autour du logement. Mais cette dynamique va s’écrouler, car on ne pourra pas donner indéfiniment. Depuis 15 ans, le régime a réussi à clientéliser de larges parts de la société : les hommes d’affaires, la société civile, beaucoup de partis politiques, le milieux associatif. Il n’a pas procédé par répression, comme dans le reste des pays arabes, mais par clientélisation.

Sauf que cette clientélisation a une fin, c’est une position qui est intenable à long terme. Et puis le désastre est aussi éthique, et moral. Qu’a produit Bouteflika en 15 ans ? Une génération d’Algériens qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas travailler. Il a détruit des choses fondamentales dans l’histoire d’un pays : le sens de la justice, avec sa politique de réconciliation nationale imposée par en haut ; le sens de l’effort aussi.

Le symbole, c’est peut-être la corniche qui se construit à Alger, avec ce grand supermarché qui rappelle les « mall » saoudiens…

Mais oui, c’est la maladie des pays pétroliers. Les Algériens fonctionnent un peu comme des junkies face à la drogue du pétrole. Ils ont un rapport au réel qui est altéré, ils sont dans la colère et l’agressivité quand ils sont en manque. À force de distribution d’argent, on va vers cette… – est-ce que le mot existe ? – « bazardisation » de l’économie et de la vie. On deviendra peut-être des citoyens. C’est peut-être ça, l’ambition de Bouteflika.

Quel rapport entretenez-vous à ces groupes, qui ont une filiation, Bezzef, la Coordination nationale pour le changement démocratique (CNCD), et aujourd’hui Barakat, qui portent un propos intéressant mais peinent à mobiliser ?

C’est un rapport de proximité. J’étais d’ailleurs dans la CNCD en 2011. Dire que ça ne prend pas, ce n’est pas exact. Je me suis posé la question : « Pourquoi le phénomène Bouteflika est-il possible ? » Il a créé une société qui rend ce phénomène-là possible. Il faut travailler dans l’autre sens. Au lieu d’attaquer frontalement le régime, il faut repolitiser les gens, expliquer ce qu’est une constitution, élire, un vote. Vous savez, les Algériens de cette génération sont les enfants d’une guerre qui a duré dix ans. Ce sont des gens qui ne savant pas ce que sont leurs droits, le consensus, comment revendiquer, ce qu’est une plateforme, ce qu’est un élu, une constitution, une loi. Il faut travailler sur le long terme. Dire que le mouvement Barakat ne prend pas ? Non. C’est un travail de longue haleine. Ces gens-là ont contre eux à la fois un régime et une société totalement amorphe, qui ne croit en rien pour le moment, et qui se méfie absolument de tout leadership.

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