Au Brésil, les agressions politiques se multiplient avant le second tour

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Les agressions à caractère politique se multiplient à l’approche du deuxième tour de la présidentielle au Brésil, où le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro est donné grand favori. Les militants du PT, les journalistes, les minorités sexuelles ou encore les activistes sans-terre sont les premiers visés. La haine nourrit la campagne de Bolsonaro, qui multiplie les références à la dictature brésilienne.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant - Moa do Katendê discute tranquillement avec son frère et un cousin dans un petit bar du centre de Salvador de Bahia. Ce dimanche, l’ambiance est un peu moins décontractée qu’à l’accoutumée. Jair Bolsonaro a failli être élu au premier tour de l’élection présidentielle. Maître de capoeira et militant engagé dans le mouvement noir, le sexagénaire n’est pas vraiment l’électeur type du candidat d’extrême droite.

Soudain, un coiffeur de 36 ans, fervent soutien de Bolsonaro, vient se mêler à la discussion. Exalté, il s’emporte rapidement contre les trois hommes qui défendent la candidature de Fernando Haddad, avant de quitter les lieux. Cinq minutes après, le coiffeur surgit armé d’un couteau et s’acharne sur Moa de Katendê qui s’effondre sans même avoir vu son assaillant. Les douze coups de couteau reçus dans le dos lui sont fatals, son frère est aussi blessé.

Les agressions à caractère politique se sont multipliées tout au long d’une campagne extrêmement polarisée. En théorie, ce sont les élections locales qui sont entachées de violences au Brésil. Les intérêts de petits barons politiques, voire de mafias puissantes, poussent aux règlements de comptes. Mais cette année, avant même le début officiel de la campagne, l’assassinat de Marielle Franco annonçait un climat délétère.

Des soutiens de Jair Bolsonaro après la publication des résultats du premier tour, le 7 octobre 2018 à São Paulo © Reuters / Ueslei Marcelino. Des soutiens de Jair Bolsonaro après la publication des résultats du premier tour, le 7 octobre 2018 à São Paulo © Reuters / Ueslei Marcelino.

La caravane de Lula a ensuite été touchée par plusieurs balles sans faire de victimes. En septembre, c’est le candidat d’extrême droite qui a subi une attaque au couteau de la part d’un déséquilibré. La situation s’est encore dégradée : depuis le premier tour du 7 octobre, cent quatre agressions ont été recensées par la carte des violences électorales, dont 85 % ont été perpétrées par des soutiens de Bolsonaro.

« Bolsonaro stimule cette violence par son discours radical, explique Marcos Alvarez, sociologue à l’université de São Paulo (USP). Le passage de la rhétorique à l’acte n’est ni simple ni automatique, mais il a plus de chance de se produire dans certains contextes. Bolsonaro ne peut pas se dédouaner. » Sa réaction après l’assassinat du maître de capoeira a été des plus molle. Après avoir déploré un « excès », il a ajouté qu'il ne pouvait « rien y faire ». Sur Twitter, il est revenu sur le sujet en appelant ceux qui commettent des actes violents « à ne pas voter pour lui », avant d’ajouter qu’un mouvement cherchait à attribuer ces attaques à ses soutiens.

Pour le chercheur, cette difficulté à se positionner clairement contre l’usage de la violence est liée à sa campagne, fondée justement sur ce discours violent : « C’est ainsi qu’il s’est construit et qu’il gagne des votes. » À la différence d’autres leaders d’extrême droite, Bolsonaro n’a pas d’idéologie claire. Aujourd’hui, il profite d’un mouvement de rejet de la politique traditionnelle d’une grande partie de la population qui considère la violence comme légitime.

Son discours simpliste et autoritaire est d’autant plus facilement acceptable dans une société ultra violente. Jair Bolsonaro a d’abord attiré ses électeurs en défendant les exécutions extrajudiciaires. Et ce n’est pas un hasard si son geste de prédilection pendant ses meetings est de mimer le maniement d’une arme à feu. Après son agression, sa première photo publiée le montre sur son lit d’hôpital, faisant ce geste. Il avait, quelques jours avant, appelé à « mitrailler les militants du PT », le parti de Lula, en saisissant un pied de caméra en guise de mitrailleuse, lors d’un meeting dans le nord du pays.

Parfois direct et radical, parfois sur le ton d’un « humour » considéré « politiquement incorrect », son discours agressif s’est peu à peu fait une place dans l’espace public. Dans un entretien au quotidien espagnol El País, le philosophe Vladimir Safatle rappelle, en citant Adorno, comment l’adhésion au fascisme en Europe s’est faite parce que « personne ne croyait à ce qui était énoncé. L’ironie sert à assumer une éthique de conviction difficilement supportable au premier degré ».

Pour les plus radicaux, le discours est non seulement accepté, mais mis en pratique. Le discours homophobe du candidat place déjà les LGBT en première ligne. Une transsexuelle, ancienne chanteuse d’un groupe de funk, a été tabassée à coups de barre de fer dans la banlieue de Rio par des soutiens du candidat d’extrême droite. Dans le centre de São Paulo, un travesti a été tué par un groupe hurlant « sous Bolsonaro, la chasse aux pédés sera libérée ! »

Jair Bolsonaro ne s’attaque pas à des adversaires politiques, mais à des « ennemis intérieurs » qu’il faut combattre, voire exterminer. Le PT, taxé de communiste, est considéré comme l’unique responsable de l’effondrement des valeurs morales, de la corruption, de la criminalité, de la pédophilie et menacerait la démocratie. Une logique fascisante qui s’appuie sur son extraordinaire réseau de communication développé via la messagerie de téléphone WhatsApp où il diffuse depuis plusieurs années de nombreux mensonges.

Vers une dérive "fascisante" au Brésil? © Mediapart

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