Les casseroles de Konstantin Malofeev, oligarque russe soutien du Front national

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Konstantin Malofeev a joué un rôle de premier plan dans le rapprochement du Front national et de la Russie. Ce philanthrope orthodoxe et homme d'affaires affiche un parcours pour le moins trouble. Mediapart a exhumé certains épisodes de sa carrière, dont le conflit qui l'a opposé en 2011 à AXA Private Equity. Les Français l'avaient alors soupçonné d'avoir siphonné des centaines de millions de dollars à son profit. L'affaire s'est terminée par un accord secret et n'a jamais été éclaircie.

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Genève, de notre correspondante. – C’est l’un des hommes clés des réseaux russes du Front national. Comme nous l'avions révélé, Jean-Marie Le Pen l'a rencontré à plusieurs reprises au moment où il cherchait des financements pour son micro-parti, Cotelec. Et selon une enquête de Canal Plus diffusée en novembre dernier – Front national, l'œil de Moscou dont Mediapart a largement rendu compte – Marine Le Pen a aussi été en contact avec lui. 

À 42 ans, Konstantin Malofeev qui se définit comme un « patriote orthodoxe » a plusieurs casquettes. À la tête de la fondation caritative orthodoxe Saint-Basile-le-Grand, c’est un grand défenseur des valeurs traditionnelles de la famille contre le « lobby homosexuel » et « le libéralisme » de l’Occident décadent, doublé d’un philanthrope qui vient en aide aux populations russophones de l’est de l’Ukraine. Directeur du fonds d’investissement Marshall Capital Partners, il a fait fortune dans la banque et les télécommunications, est devenu l’un de ces oligarques « poutiniens » qui ont les indulgences du Kremlin, reçus de temps à autre par le président russe.

Depuis quelques années, à l'origine de plusieurs événements internationaux, il œuvre pour le rapprochement entre certains leaders de l'extrême droite européenne et le pouvoir russe. On le voit également souvent s'exprimer sur Tsargrad TV, la chaîne de télévision ultra patriote et orthodoxe qu'il a fondée il y a deux ans et à laquelle Marine Le Pen a accordé une interview en décembre 2014.  

Mais en Russie, son nom est aussi lié à plusieurs affaires troubles. Mediapart a ainsi exhumé deux de ces épisodes. L'affaire AXA Private Equity et l'affaire VTB Bank au cours desquelles, à chaque fois, Konstantin Malofeev a été soupçonné d’avoir couvert, ou organisé des malversations portant sur des centaines de millions de dollars, mais a finalement échappé à des poursuites judiciaires dans des conditions obscures.

Konstantin Malofeev, fondateur de la chaîne Tsargrad TV, lors d'un débat le 13 février sur la rencontre entre le pape François 1er et le patriarche orthodoxe Kirill © Capture d'écran Tsargrad TV Konstantin Malofeev, fondateur de la chaîne Tsargrad TV, lors d'un débat le 13 février sur la rencontre entre le pape François 1er et le patriarche orthodoxe Kirill © Capture d'écran Tsargrad TV

Comme le montrait en novembre dernier le reportage de Canal plus, le profil de Konstantin Malofeev inquiète même dans les rangs du Front national. Les journalistes de « Spécial Investigation » ont ainsi réussi à enregistrer une étonnante conversation entre un eurodéputé du FN, dont le visage est flouté, et son collègue à Bruxelles, le député Aymeric Chauprade, qui depuis a démissionné du FN à la suite de l’affaire « Air Cocaïne ». C'est ce dernier qui, justement, avait présenté l'oligarque russe à Jean-Marie Le Pen.

Un eurodéputé FN: des proches de Poutine " veulent phagocyter " Marine Le Pen © Mediapart
 

« Méfie-toi de Malofeev ! Il a eu une perquisition… […] C'est un pourri Malofeev. Je te le dis, c'est un pourri », lance le premier, un russophile assumé, qui revient tout juste de Moscou, racontant comment ledit Malofeev a « mis dans la merde complète » l’un de ses amis, un Français, en lui transmettant un « certain nombre de ses affaires qui étaient complètement mafieuses. Il risque sa vie maintenant ! ». « De toute façon, je suis prudent, ne t'inquiète pas », promet Aymeric Chauprade qui s'est affiché aux côtés de l’oligarque russe, en octobre 2015, dans un documentaire de France 2, « La Fabrique bleu marine ».

Un « pourri » Malofeev ? Quelques-uns de ceux qui ont croisé la route du flamboyant homme d'affaires y ont en tout cas laissé des plumes.

Mediapart a enquêté sur le conflit qui a opposé, en 2011, son fonds d’investissement, Marshall Capital, à AXA Private Equity (rebaptisé Ardian en 2013), une société de capital-investissement qui était alors contrôlée à 95,8 % par l’assureur français AXA, chargée, entre autres, de placer l’argent des retraités français.

Le quotidien des affaires Vedomosti et Radio Svoboda s'étaient alors fait l’écho de cette histoire qui a bien failli se terminer devant les tribunaux, les Français accusant Konstantin Malofeev d’avoir siphonné des centaines de millions de dollars à son profit et celui de ses proches. Le Financial Times avait également mentionné le conflit. Mais personne n’a jamais eu le fin mot de l’histoire.

Tout a commencé en 2008. Konstantin Malofeev, qui est alors un businessman beaucoup moins connu, propose à AXA Private Equity d’investir dans trois entreprises russes dont Marshall Capital – son fonds d’investissement créé trois ans auparavant – est actionnaire. Les Français décident, aux côtés d’autres partenaires occidentaux (dont Paul Capital Partners, Lexington Partners, Inter Private Equity) de s’engager pour le rachat de 36 % de Nutritek (un groupe de produits alimentaires pour enfants), 28,5 % de Solvo Media Group (un fournisseur de contenus multimédias) et 4,89 % de Tsarigrad (un société qui possède alors 20 000 hectares de terres dans les environs de Moscou). Coût total de l’opération : 260 millions de dollars.

Marie-Hélène Bérard, ancienne conseillère de Chirac s'est heurtée en 2011 à Konstantin Malofeev ©  Women's Forum for the Economy and Society Marie-Hélène Bérard, ancienne conseillère de Chirac s'est heurtée en 2011 à Konstantin Malofeev © Women's Forum for the Economy and Society
Mais ce placement va vite se révéler désastreux. Dans les trois années qui suivent, la valeur des actifs acquis fond comme neige au soleil. En 2011, Nutritek, qui avait pourtant été présenté par Marshall Capital comme un prospère groupe alimentaire, a perdu 98 % de sa valeur…

C’est le branle-bas de combat à Paris. AXA Private Equity fait alors discrètement appel à Marie-Hélène Bérard, ancienne conseillère économique de Jacques Chirac et ancienne banquière. Elle dirige une société d’investissement conseil spécialisée dans l’implantation des entreprises françaises en Europe centrale et orientale et en ex-URSS, MHB SA. On la dit proche des services français et également bien introduite dans certains cercles russes.

À la mi-septembre 2011, parlant couramment le russe, elle adresse des lettres quasiment identiques à différents très hauts responsables à Moscou dont Sergueï Narychkine (alors chef de l’administration présidentielle russe et aujourd’hui président de la Douma) ; Andreï Kostine (le patron de la banque VTB, lui aussi alors en conflit avec Malofeev) ; Igor Schegolev (alors ministre de la communication et aujourd’hui conseiller de Vladimir Poutine) ; Sergueï Ivanov (alors vice-premier ministre, aujourd’hui chef de l’administration présidentielle) et enfin Rachid Nurgaliev, alors ministre de l’intérieur. Elle y expose la gravité de la situation.

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Nous avons contacté Konstantin Malofeev, via son service de presse, lundi 9 novembre, expliquant que nous souhaitions le plus rapidement possible une réaction. Le lendemain, dans la soirée, nous recevions cette réponse : «Votre demande de commentaires, adressée juste avant la sortie d'un article, peut être interprétée comme une volonté délibérée de ne pas donner au service de presse la possibilité de préparer des réponses réfléchies et détaillées. » Nous avons à nouveau encouragé M. Malofeev à réagir, expliquant que l'article n'avait pas été publié. Il nous a fait parvenir cette réponse : « Nous avons déjà décidé de ne pas vous donner de commentaires. Il n'était pas nécessaire de retarder la parution à cause de nous », proposant, si nous le souhaitions, que son responsable des relations publiques réagisse après la publication de l'article.

Le 13 novembre, Konstantin Malofeev s'est dit prêt à nous recevoir (Agathe Duparc, Marine Turchi et François Bonnet) à Moscou pour un « entretien privé », pourvu que nous soyons intéressés par « des informations objectives le concernant lui et ses affaires ». Nous avons donné notre accord le jour même. En réponse, son attachée de presse nous a précisé ses conditions. « En vous invitant vous et vos collègues à Moscou, Konstantin avait à l'esprit non pas tant de parler de l'enquête qui vous intéresse que de réaliser une interview portrait dans laquelle différents thèmes pourraient être mis en lumière. » Elle nous invitait à renvoyer des questions...

Depuis la mi-septembre, Mediapart a adressé à trois reprises une liste de questions détaillées à Konstantin Malofeev concernant ses liens avec le Front national. Il n'a jamais donné suite, reconnaissant juste dans un courriel lapidaire avoir rencontré Jean-Marie Le Pen, mais niant être derrière le prêt de deux millions d'euros accordé à Cotelec par une opaque société chypriote, la Vernonsia Holdings LTD.