Le Mali à reconstruire: le retour de la France coloniale?

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Alors que l'Élysée annonce le désengagement prochain de l'armée française, le Mali est maintenant à reconstruire. L'intervention militaire a radicalement redéfini les relations entre les deux pays. Les Maliens attendent beaucoup de l'ancienne puissance coloniale. La France a-t-elle de fait mis sous tutelle le pays ? Mediapart commence la publication d'une enquête en plusieurs volets.

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De notre envoyé spécial à Bamako

Affalé dans sa chaise en plastique, confortablement installé à l’ombre du mur de sa maison, Arounata Diallo occupe ses journées à discuter. À 87 ans, malgré une audition un peu défaillante, il a des souvenirs et des expériences à partager. Selon ses voisins, il est le doyen de ce quartier du centre-ville de Bamako situé entre la gare et le musée. Quand on se penche pour lui demander son avis sur la crise que traverse son pays, il n’hésite pas un instant : « Je suis né en 1925 et sur mon acte de naissance, il est inscrit “Liberté, Égalité, Fraternité”. Avant, les Soudanais étaient les premiers, les bons élèves, les modèles, aujourd’hui les Maliens sont les derniers en tout (NDLR : le Mali s’est appelé le Soudan français jusqu’en 1960). Après le départ de la France, les pillards sont arrivés ! Nos dirigeants sont tous des brigands ! »

Parmi les Maliens de la génération d’Arounata Diallo, cette « nostalgie coloniale » est très répandue. Que ces anciens se souviennent avec bienveillance d’une métropole qui construisait des infrastructures, éduquait les gens et imposait un semblant de bonne gouvernance, et que s’effacent dans les brumes de leur mémoire la servitude, l’infantilisation et le racisme est une chose. Mais que des plus jeunes, parfois des bien plus jeunes, se tournent aujourd’hui vers l’ancienne puissance coloniale avec des espoirs et des attentes parfois irréalistes est bien plus troublant. Surtout si l’on considère que le Mali s’était éloigné de la France ces dernières décennies (voir la série publiée en 2009 par Mediapart, « Le Mali, tout un monde sans la France »).

 © Thomas Cantaloube © Thomas Cantaloube

Il n’y a aucun doute possible : l’intervention armée de la France au Mali le 11 janvier 2013 a radicalement changé la donne des relations entre les deux pays. À Bamako, lors d’une centaine de rencontres début mars, fortuites ou organisées, avec toutes les couches de la population et des Maliens de toute provenance, tout le monde salue sans exception la décision de Paris d’envoyer des soldats pour libérer le nord du pays et chasser les groupes armés islamistes.

Les drapeaux maliens et français sont fréquemment suspendus côte à côte dans la rue et sur les voitures, un certain nombre de futurs papas promettent que leur enfant s’appellera « Françoishollande », et des tissus sont en vente au grand marché de la capitale avec des imprimés qui saluent l’alliance franco-malienne sur fond de colombe et de visage du président français. Cela peut sembler folklorique, pourtant les sentiments sont là.

Mais comme toute relation, celle-ci fonctionne dans les deux sens. Et quand l’ancienne puissance coloniale, même si elle est accueillie à bras ouverts, sauve la mise et remet les bottes sur le sol de son ancienne tutelle, les choses ne sont forcément pas simples. Ou pour écrire les choses crûment : la France possède-t-elle aujourd’hui un mandat néo-colonial pour remettre le pays sur pied ?

Après avoir restauré l’intégrité territoriale du pays, Paris doit-il s’assurer que le Mali ne retombe pas dans la fosse des États en faillite et, par conséquent, veiller à ce que les futures élections se déroulent correctement ? Que la sécurité soit garantie partout ? Que de nouvelles têtes émergent pour remplacer une classe politique vieillissante et corrompue ? Que la bonne gouvernance soit la priorité des priorités ? Que la question du Nord soit résolue une bonne fois pour toutes ?...

Car, tout le monde en est convaincu au Mali, qu’il s’agisse des Maliens eux-mêmes ou des observateurs étrangers, si des réformes sérieuses ne sont pas entreprises (politiques, administratives, militaires), ce qui s’est produit en 2012 – l’effondrement d’un État – se reproduira. Cinquante ans après les indépendances africaines, la crise au Mali est autant une adresse aux autres pays de la région (« Qu’avez-vous fait de votre indépendance ? ») qu’un défi à l’ex-puissance colonisatrice sur la manière dont elle entend aider le pays, et non pas en profiter ou le manipuler. François Hollande a promis de mettre fin à la Françafrique, comme tous ses prédécesseurs qui n’en ont rien fait. Il bénéficie d’une occasion en or de réinventer une autre politique vis-à-vis de l’Afrique francophone. Mais il risque également de se retrouver avec un pays à la dérive sur les bras, que Paris devra financer et soutenir pour les décennies à venir.

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Nous entamons avec cet article une série sur le Mali, pays à reconstruire, issue d'un reportage à Bamako d'une douzaine de jours début mars. Alors que l’intervention militaire française touche sans doute à sa fin, il s’agit de rebâtir un État qui s’est effondré, alors même qu’il était fréquemment présenté comme un modèle de démocratie et de stabilité en Afrique.

Le premier volet de notre série concerne la relation avec la France, ancienne puissance coloniale.

Le deuxième volet examinera en quoi la classe politique malienne a besoin de renouvellement.

Le troisième volet se penchera sur la question de l’armée, à l’origine du coup d’État de mars 2012.

Le quatrième et dernier volet regardera l’islamisation du pays au cours des dernières décennies et l’impact des groupes islamiques armés.

Enfin, dans un entretien, Samuel Sidibe, directeur du Musée national, prend de la hauteur de vue par rapport à tous ces thèmes.