Pourquoi les Moudjahidine du peuple ont financé Vox

Par et

L’organisation d’opposition armée, qui vient de l’extrême gauche iranienne, a largement financé le parti d’extrême droite Vox à ses débuts. Itinéraire d’une formation prête à tout pour arriver au pouvoir.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

On savait les Moudjahidine du peuple capables d’innombrables compromissions pour rester visibles sur la scène internationale et se présenter comme une alternative au régime de Téhéran, mais pas au point de soutenir financièrement une formation d’extrême droite espagnole qui honnit à la fois l’islam et le socialisme, ce dont la formation iranienne se réclame.

Il est vrai que depuis la chute de Saddam Hussein, en avril 2003, qui lui accordait sa protection et lui permettait d’entretenir des bases militaires sur le territoire irakien et une armée de plusieurs milliers de combattants, l’organisation d’opposition armée au régime de Téhéran, issue de l’extrême gauche iranienne mais mâtinée d’islamisme, était en chute libre. Du moins jusqu’à la nomination de John Bolton, le conseiller de Donald Trump à la Sécurité nationale, qui lui a redonné un second souffle. En apparence…

En 2014, l’organisation est au creux de la vague quand elle finance le parti Vox, comme l’a révélé en janvier 2019 le quotidien El País. Certes, elle conserve de puissants soutiens aux États-Unis comme Rudolph Giuliani, ancien maire de New York, et Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants, tous deux républicains. En Europe, son image a été ternie par un certain nombre de révélations sur ses pratiques sectaires – séparation des parents avec leurs enfants et éloignement de ces derniers pour servir de moyens de pression, divorces forcés… – et son fonctionnement résolument antidémocratique. Pour une formation en mal de légitimité, tout soutien politique est alors bon à prendre.

Selon l’enquête du journal espagnol, le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), dont l’Organisation des Moudjahidine du peuple (OMPI) est le bras armé, a non seulement financé 80 % de la campagne électorale de Vox aux élections européennes de 2014, mais aussi les dépenses au quotidien du parti d’extrême droite, comme l’entretien du siège du parti à Madrid, les salaires du personnel, le traitement de Santiago Abascal, son secrétaire général d’alors, l’achat de meubles de bureau, d’ordinateurs…

Santiago Abascal, leader de Vox, à Valence, en Espagne, le 24 octobre 2018. © Reuters/Heino Kalis Santiago Abascal, leader de Vox, à Valence, en Espagne, le 24 octobre 2018. © Reuters/Heino Kalis

D’après le livre comptable du parti, auquel le quotidien a eu accès, une caisse commune a même été créée, permettant de financer les dépenses courantes de Vox, dès sa fondation fin 2013.

À cette époque, le parti d’extrême droite apparaît insignifiant. Au scrutin européen, il n’obtient d’ailleurs que 1,56 % des suffrages.

« Les fonds des exilés iraniens n’ont pas seulement servi à financer la campagne des élections européennes de 2014, mais aussi à mettre en marche Vox », a reconnu le premier président et fondateur de la formation, Alejo Vidal-Quadras. Le 17 décembre 2013, soit le jour même où Vox s’inscrivait sur les registres des partis politiques du ministère de l’intérieur, le parti recevait du CNRI 1 156,22 euros. Entre décembre 2013 et avril 2014, les sommes transférées sur le compte bancaire de Vox allaient être autrement plus importantes, atteignant près d’un million d’euros. Exactement : 971 890,56 euros.  

À travers les mouvements bancaires révélés par l’enquête d’El País, on découvre que les sommes n’ont pas été versées directement par le mouvement iranien mais par l’intermédiaire de centaines de ses membres, répartis dans le monde entier, grâce à trente-cinq collecteurs dans une quinzaine de pays, dont l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, les États-Unis et le Canada.

Ainsi, pendant presque cinq mois, ces collecteurs ont canalisé les « dons » de centaines de personnes anonymes – leur identité ne figure ni sur le compte bancaire ouvert par Vox en Catalogne ni dans la comptabilité interne du parti – et ont réglé les notes de la formation d’extrême droite. La facture minimale est de 60 euros, la plus élevée de 35 560,32 euros – payée, en février 2014, par un puissant entrepreneur iranien installé aux États-Unis. Son fils a été aussi de la partie, réglant une note de 21 522,35 euros. Soit quelque 57 000 euros à eux deux.

Le recours à ces anonymes a permis de contourner la loi de financement des partis politiques, qui interdit les donations de partis et organisations étrangères.

De plus, aucun de ces transferts n’a dépassé la limite des 100 000 euros de dons annuels par personne alors autorisés par la loi de 2012 – elle est depuis 2015 tombée à 50 000 euros.

Pour Vox, l’apport des Moudjahidine a été déterminant dans la naissance du parti. Car le montant des fonds publics alloué à chaque formation politique est déterminé en fonction de la représentation obtenue lors des élections précédentes. Les subventions sont régies par deux budgets distincts : les frais de fonctionnement ordinaires – la subvention est accordée par le ministère de l'intérieur aux partis représentés au Congrès des députés ; et les subventions électorales destinées à rembourser les dépenses engagées lors des élections. L'État accorde 21 168 euros pour chaque siège obtenu au Congrès ou au Sénat, à quoi il faut ajouter 0,81 centime pour chaque vote obtenu au Congrès et 0,32 pour chaque vote obtenu au Sénat.

Le financement public des partis est donc étroitement lié à leurs résultats électoraux. Pour les formations politiques les plus jeunes telles que Vox – qui n'a pas de représentation au Congrès et ne faisait partie d'aucun parlement régional jusqu'aux élections andalouses de décembre 2018 –, les contributions privées organisées par le CNRI ont donc joué un rôle fondamental.

Les dirigeants des Moudjahidine du peuple, eux, ont toujours cherché à infiltrer les partis politiques en Europe comme dans le reste du monde grâce à un art consommé des relations publiques. Longtemps, eu égard à leur passé de militants anti-impérialistes, mais aussi en raison des persécutions qu’ils ont subies à la fois sous le régime du chah et sous la République islamique, ils ont plutôt courtisé les personnalités de gauche.

En 2004, François Hollande a ainsi reçu Maryam Radjavi, la présidente de l’OMPI, « le soleil de l’Iran » comme ses partisans l’appellent, provoquant l’inquiétude de l’ambassade de la République islamique à Paris quant à une possible détérioration des relations franco-iraniennes s’il était élu président de la République française. Parmi les amis de gauche de l’organisation, on compte aussi Jean-Luc Mélenchon, Édith Cresson, Jean-Pierre Michel (cofondateur du Syndicat de la magistrature) qui a déclaré, lors d’un meeting de soutien, que les Moudjahidine du peuple étaient une « troisième force, la seule qui puisse apporter à l'Iran la démocratie, la liberté, et un régime qui sache respecter les droits de l'homme ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale