2- Identité et biologie: ces autres qui sont en nous

Dans notre corps, on trouve nos propres cellules, mais aussi celles de notre mère, et éventuellement de nos frères et sœurs aînés. Et les mères gardent très longtemps les cellules de l'enfant qu'elles ont porté. La découverte récente de cette face cachée du corps humain permet à un éminent chercheur de nous dire: «L'autre est une partie constitutive de notre identité.»

Deuxième volet d'une série d'enquêtes sur ce que dit la biologie de l'identité.

Texte: Nicolas Chevassus-au-Louis. Vidéo: Sophie Dufau

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L'immense majorité des cellules qui constituent notre corps nous sont étrangères. Nous comptons certes quelque cent mille milliards de cellules issues des divisions successives de l'œuf né de la fusion d'un spermatozoïde et d'un ovule. Mais aussi au moins dix fois plus de bactéries, nichées dans le tube digestif ou prospérant sur la peau, et participant à des fonctions essentielles. Et aussi une bonne centaine de milliards de cellules de notre mère et de nos enfants pour les femmes. Sans oublier quelques centaines de millions de cellules de nos frères et sœurs aînés. Conclusion vertigineuse, déroutante: sommes-nous, tels des monstres antiques, des chimères composées de l'assemblage de différents corps?
Heidelberg, 2008: le gratin des chercheurs en microbiologie annonce la constitution d'un consortium international destiné à séquencer l'ADN de la totalité des bactéries vivant sur le corps humain. L'annonce est passée totalement inaperçue de la grande presse. Pourtant, ses enjeux scientifiques sont de premier ordre, peut-être même plus importants que celui du fameux programme génome humain. Rien que dans l'intestin, on compte 150 gènes bactériens pour un gène humain, et il est impossible de comprendre la digestion sans connaître les réactions catalysées par les produits de ces gènes. L'existence de bactéries vivant dans le tube digestif humain était connue de longue date.

Bactérie Vibrio cholerae dans l'intestin d'un malade du choléra. Notre tube digestif recèle nombre de bactéries inoffensives © DR Bactérie Vibrio cholerae dans l'intestin d'un malade du choléra. Notre tube digestif recèle nombre de bactéries inoffensives © DR

Mais cette fameuse «flore intestinale», chère aux fabricants d'aliments santé et autres compléments nutritifs, restait très mal connue. Cette ignorance s'expliquait par l'impossibilité de cultiver ces bactéries en laboratoire pour les étudier.

Dès le début du XXe siècle, les microbiologistes observant des selles au microscope avaient relevé que les bactéries qu'elles contiennent meurent en quelques minutes car l'oxygène, absent dans le tube digestif, leur est fatal. Cet obstacle a pu être contourné par l'explosion des techniques de séquençage qui permettent de décrire la séquence des lettres chimiques –les nucléotides– qui composent l'ADN.

Séquencer le génome d'une bactérie était, il y a encore dix ans, un exploit. C'est à présent une tâche de routine. C'est ce qui a permis de passer au séquençage non plus du génome d'une espèce, mais de la totalité des espèces bactériennes vivant dans un milieu donné. Cette technique dite de métagénomique a révolutionné la microbiologie, en permettant d'étudier des bactéries, ou tout au moins leurs génomes, impossibles à cultiver. Exit la bonne vieille flore intestinale. C'est désormais les microbiotes, ensemble des espèces bactériennes vivant dans un milieu donné, qui passionnent les chercheurs. Celui du tube digestif, bien sûr, depuis la bouche jusqu'au colon en passant par l'estomac et l'œsophage, mais aussi de la peau, du vagin, de la vessie ou encore des glandes sécrétrices d'hormones. Seuls le squelette et le système nerveux central en sont exempts.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?