5- De l'identité biologique à l'identité nationale?

Quand les immunologistes parlent de “défendre le soi contre le non soi”, présumé étranger voire hostile, leur vocabulaire induit une forme de pensée. Comme toute science, la biologie est aussi une science sociale dont le discours s'inscrit dans son époque.

Texte: Nicolas Chevassus-au-Louis. Vidéo: Sophie Dufau

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François Jacob © DR François Jacob © DR
Dans son livre Le Jeu des possibles, le biologiste François Jacob écrivait en 1981: «Par une singulière équivoque, on cherche à confondre deux notions pourtant bien distinctes: l'identité et l'égalité. L'une réfère aux qualités physiques ou mentales des individus; l'autre à leurs droits sociaux et juridiques. La première relève de la biologie et de l'éducation, la seconde de la morale et de la politique. L'égalité n'est pas un concept biologique.» L'identité, en revanche, en est un. C'est sur ce double sens du terme identité que jouent toutes les tentatives d'appliquer au corps social ce que l'on sait du corps humain. Depuis plus d'un siècle, et pas seulement à droite, la biologie est régulièrement convoquée à l'appui de doctrines sociales, éthiques ou politiques. Pas toujours pour le pire. Mais rarement pour le meilleur.
N° d'avril 2007 avec l'interview de Sarkozy N° d'avril 2007 avec l'interview de Sarkozy
«J'inclinerais à penser qu'on naît pédophile (...). Il y a 1.200 ou 1.300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable»,déclarait Nicolas Sarkozy en avril 2007, dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Ces propos, tenus lors d'un entretien avec le philosophe Michel Onfray, avaient soulevé un tollé chez les généticiens, quasi unanimes à souligner leur ineptie. Mais on remarqua moins que ces déclarations prenaient précisément pour cibles deux phénomènes –le suicide et le crime– sur lesquels s'était construite, à la fin du XIXe siècle, la sociologie française.

En 1897, le sociologue Émile Durkheim montrait ainsi que le suicide est un fait social, une «tendance collective» qui dépend de «l'état de la société». A la même époque, Gabriel Tarde mettait en avant le rôle de l'environnement social et des rencontres dans l'acte criminel. Tous deux allaient à l'encontre d'une biologie prompte à rechercher dans la forme du crâne et du cerveau –les gènes étaient alors inconnus– les causes de ces comportements. «La précédente vague biologisante du XIXe siècle s'était heurtée, en France, au mythe collectif fondateur de l'identité politique nationale, qui est celui de la République. Aux Etats-Unis, ce mythe est au contraire celui du self made man, et la biologisation des questions sociales n'y a jamais disparu. Le changement du rapport de force global qu'a impliqué la chute du mur de Berlin a donc entraîné un retour en force de l'idéologie biologisante, qui n'avait jamais complètement disparu, mais qui restait minoritaire en France»,analyse Laurent Mucchielli, historien des sciences humaines au CNRS.
Ce retour de balancier vers l'inné contre l'acquis, la nature contre la culture ou la biologie contre la sociologie s'explique donc d'abord par un changement de climat politique. Mais il a, en retour, des effets politiques directs. A chacun selon ses gènes: tel est en substance ce que propose Nicolas Sarkozy quand il attribue la pédophilie ou le suicide à des causes génétiques. La biologisation, en phase avec l'idéologie libérale, tend ici à rendre chacun individuellement responsable de son sort, de son échec comme de sa réussite, indépendamment des conditions dans lesquelles il vit... Et donc à justifier tant le désengagement de l'État des politiques sociales que l'enfermement des indésirables, en particulier les malades psychiatriques.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?