3- Identité et biologie: où s'arrête le moi?

Un être humain, qui ne peut vivre sans les milliards de bactéries qui peuplent son corps, est-il un individu? Ne faut-il pas plutôt considérer l'écosystème que son corps forme avec ces bactéries comme le véritable individu? En biologie aussi, la question des frontières est épineuse.

Troisième volet d'une série d'enquêtes sur ce que dit la biologie de l'identité.

Texte: Nicolas Chevassus-au-Louis. Vidéo: Sophie Dufau

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«J'ai une barque faite de planches et les planches s'usent une par une. Au bout d'un certain temps, toutes les planches ont été changées. Est-ce la même barque?» interrogeait l'oracle de Delphes. Depuis deux millénaires, la question passionne les philosophes. Ce qui reste identique lorsque tout change, est-ce l'âme, la conscience, l'esprit? Quelle est la nature de l'ipséité, selon le néologisme forgé par le philosophe Paul Ricœur dans Soi comme un autre (Le Seuil, 1990) pour désigner cette identité de l'individu qui traverse le temps de sa vie. Ces vieilles questions taraudent à présent les biologistes. Alors que les molécules et les cellules qui composent notre corps ne cessent, comme les planches de la barque de Delphes, de se renouveler, qu'est-ce qui fait que nous restons nous-mêmes? Enquête aux confins de la biologie et de la philosophie.


«On a longtemps pensé que la disparition de nos cellules –comme notre propre disparition, en tant qu'individu– ne pouvait résulter que d'accidents et de destructions, d'une incapacité fondamentale à résister à l'usure, au passage du temps et aux agressions permanentes de l'environnement. Mais nous savons aujourd'hui que la réalité est de nature plus complexe. Une vision radicalement nouvelle de la mort s'est révélée comme un mystère au cœur du vivant»,explique le biologiste Jean-Claude Ameisen, professeur d'immunologie à l'université Paris 7.


Ces autres qui sont en nous
envoyé par Mediapart. - L'info internationale vidéo. Jean-Claude Ameisen: "Je est un nous" (1mn17)

Toutes nos cellules possèdent ainsi un programme d'auto-destruction. Lorsqu'il s'enclenche, la cellule se morcelle et fragmente son noyau tandis que sa membrane reste intacte. C'est l'apoptose, du nom grec désignant la chute des feuilles en automne.

Cellules de foie de souris mourant par apoptose (marquées par des flèches). Ce suicide cellulaire est normal chez l'individu © Laboratory of experimental patholohy, NIH Cellules de foie de souris mourant par apoptose (marquées par des flèches). Ce suicide cellulaire est normal chez l'individu © Laboratory of experimental patholohy, NIH

Loin d'être pathologique, ce suicide cellulaire est partie intégrante du fonctionnement normal d'un organisme, dès les toutes premières étapes du développement. L'apoptose contribue ainsi à conférer sa forme au corps. A l'âge de trois mois, le fœtus a par exemple les doigts réunis entre eux. C'est la mort cellulaire qui, «sculptant le vivant, comme pour dégager un gant d'une moufle», selon l'expression d'Ameisen, va permettre l'individuation de chacun des doigts.

Le phénomène est encore plus massif dans le système immunitaire et le cerveau. Quelque 99% des lymphocytes produits sont ainsi éliminés dans le thymus, au cours de la vie embryonnaire et il en va de même d'une bonne moitié des neurones. Chez l'adulte encore, la mort cellulaire participe au bon fonctionnement du corps. Le remodèlement, tout au long du cycle menstruel, de la paroi utérine, est ainsi permis par l'apoptose des cellules qui le constituent. Autre exemple: l'érythropoïétine, plus connue sous le nom d'EPO depuis de retentissants scandales de dopage dans le cyclisme, stimule la production de globules rouges en inhibant leur mort programmée. Le corps génère ainsi en permanence un excès de cellules, dont la plupart sont vouées à la disparition. «L'identité d'un individu ne peut se comprendre sans prendre en compte tout ce qui a disparu dans un corps en reconstruction permanente», souligne Ameisen.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?