1- Identité et biologie: les désillusions du gène

Dix ans après l'achèvement du séquençage du génome humain, l'idée que l'ADN suffit à expliquer l'identité d'un individu est abandonnée. Car toute construction d'un organisme fait appel à des interactions complexes entre le patrimoine génétique et l'environnement.

Premier volet d'une série d'enquêtes sur ce que dit la biologie de l'identité.

Texte: Nicolas Chevassus-au-Louis. Vidéo: Sophie Dufau

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Le 26 juin 2000, Bill Clinton annonçait sur le perron de la Maison Blanche l'achèvement du séquençage du génome humain par un consortium international de laboratoires. La succession des quelque trois milliards de lettres chimiques –les nucléotides– constituant l'ADN de nos chromosomes était décrite. Ne restait plus qu'à en comprendre le sens. Après le temps du séquençage, venait celui du décryptage. La tâche serait longue, assuraient les biologistes, mais le plus dur était fait. Car l'ADN, c'était le grand livre de la vie. Le code-barres de chaque individu. Son programme spécifiant tout ce qui lui adviendrait.

A, C, T, A, G, C, et ainsi trois milliards de fois. Un extrait de la séquence du génome humain. © National Human Genome Research Institute A, C, T, A, G, C, et ainsi trois milliards de fois. Un extrait de la séquence du génome humain. © National Human Genome Research Institute

Grâce à sa connaissance, on allait pouvoir comprendre la manière dont un individu se développe à partir d'une cellule œuf et acquiert progressivement les caractères qui le rendent unique. Ce qui nous distingue des grands singes comme ce qui singularise chaque être humain des six milliards d'autres. Ce qui demeure en nous, intangible, alors que nos cellules et les molécules qui les constituent ne cessent de se renouveler. Bref, comprendre tout ce qui constitue, sur le plan biologique, notre identité.


Cette ambition fut excessive. Et même infondée. «Beaucoup espéraient trouver des gènes spécifiques de l'être humain, expliquant la singularité de notre espèce. Cet espoir s'est avéré une illusion», souligne Michel Morange, professeur de biologie à l'université Paris 6.


Espoir déçu du programme génétique
envoyé par Mediapart. - L'info internationale vidéo. Michel Morange, la désillution du programme génétique

 

Les vicissitudes des recherches sur le clonage, application pratique de l'idée selon laquelle l'ADN contient tout ce qui fait l'identité d'un individu, l'illustrent bien. On se souvient du tintamarre médiatique qui avait accueilli, en janvier 1997, l'annonce de la naissance de la fameuse brebis Dolly. Pour l'obtenir, les chercheurs du Roslin Institute en Ecosse avaient prélevé l'ADN d'une brebis adulte nommée Belinda. Ils l'avaient introduit dans une cellule œuf dont les chromosomes avaient été préalablement détruits. L'embryon avait ensuite été implanté dans l'utérus d'une brebis porteuse, comme lors d'une fécondation in vitro. Et Dolly était née, étonnamment semblable à Belinda. Si l'on pouvait ainsi comme photocopier un être vivant, n'était-ce pas la meilleure preuve que l'ADN contenait tout ce qui fait l'identité d'un individu?

Las. En 2003, Dolly, atteinte de vieillissement précoce et souffrant d'une infection virale pulmonaire, a été euthanasiée dans une discrétion contrastant avec les roulements de tambours qui avaient salué sa naissance.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?