Octobre 17. Les cent vies de Blumkine: poète, espion, tueur et martyr de Staline

Par

On se perd dans les vies multiples de Yakov Blumkine, né dans une famille juive d’Odessa, ami des poètes, passionné d’Asie et de langues étrangères, proche de Trotski, dont il fut bien plus que le secrétaire. Espion, tueur, membre de la Tchéka (la police politique du régime soviétique), homme des missions impossibles à l’étranger, il consuma ses vies pour finir fusillé, à 31 ans, sur ordre personnel de Staline.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« Chaque juif a neuf vies, aimait dire Blumkine. Tant que je ne les aurai pas vécues, je ne peux pas mourir ! Inutile d’essayer de me tuer ! » Je ne sais d’où vient cette variante de la légende qui attribue aux juifs ce qu’on prête habituellement aux chats. Mais chat ou juif, peu importe, la métaphore des neuf vies de Blumkine est bien commode pour mettre un peu d’ordre dans sa biographie embrouillée.

La première vie de Yakov Blumkine (1898-1929), c’est la petite enfance à Odessa, coincée entre l’exclusion nationale des juifs de Russie et l’infortune sociale d’une famille pauvre de la Moldavanka, marquée par les pogroms de 1905, la mort du père, l’année de ses 6 ans, l’enseignement de Mendele Moykher Sforim, le grand-père de la littérature yiddish. On peut y voir une fable de l’éveil à la conscience juive.

Yakov Blumkine (1898-1929). © (dr) Yakov Blumkine (1898-1929). © (dr)
Sa deuxième vie, c’est l’école de la rue. Dans les bistrots grecs du port, mencheviks, bolcheviks, populistes, socialistes-révolutionnaires s’affrontent. À la maison, son frère est anarchiste, sa sœur sociale-démocrate. Entre les deux, il choisit les socialistes-révolutionnaires. C’est l’éveil à la conscience sociale.

Yakov lit beaucoup. Il écrit lui-même des poèmes, assez mauvais, dit-on. Ses vers sont publiés dans la gazette Kolosia, dans le journal pour enfants Gudok et même, une fois, dans le journal le plus important de la ville, La Feuille d’Odessa. Dans la chambre du jeune Blumkine, il y a des brochures aux couvertures rouges dont les titres dessinent un itinéraire intellectuel, tout autant qu’un chemin vers l’action. La nuit, il déchiffre péniblement Le Capital, de Marx et récite à haute voix des passages entiers du Catéchisme du révolutionnaire, de Netchaïev. À l’âge où d’autres découvrent les plans de maquettes de bateaux à monter et rêvent de voyages transatlantiques, il recopie d’un manuel populiste les formules pour fabriquer une bombe…

La troisième vie de Blumkine, c’est la guerre, la rencontre de « Mike le Jap », qui servira de modèle à Bénia Krik, le roi des bandits d’Odessa d’Isaac Babel. Il découvre en même temps l’élite littéraire d’Odessa et les groupes d’autodéfense juive, la poésie et la guerre, les cafés littéraires et le monde des bandits de la Moldavanka. C’est l’apprentissage de la violence et du courage, l’éveil d’une conscience politique et la politisation de la conscience morale.

Sa quatrième vie commence avec la révolution d’Octobre. On y découvre le jeune tchékiste préparant l’attentat contre l’ambassadeur allemand Mirbach, qui aura lieu en juillet 1918, tout en passant ses nuits au café des poètes. Les motifs des trois vies précédentes vont se croiser : conscience juive, conscience sociale, conscience politique fusionnent pour inspirer un acte qui transgresse l’interdit du meurtre. C’est le stade du terrorisme.

Puis Blumkine plonge dans la clandestinité. C’est sa cinquième vie, une vie de fugitif. Il erre de Pétrograd à Kiev, à travers l’Ukraine en proie à la guerre civile, aux confins des armées blanches, vertes, noires, traversant une sorte de purgatoire. Jusqu’à la conversion au bolchevisme et le pardon donné, non par des rabbins mais par un moine-soldat, le chef de l’Armée rouge, Trotski.

Entre mars 1917 et avril 1918, date à laquelle il s’installe à Moscou, Blumkine déménage sept fois. Il mène la campagne pour les élections à l’Assemblée constituante, est élu en quelques semaines trois fois député dans trois soviets différents, à des centaines de kilomètres les uns des autres. Il est, tout à tour, coursier, apprenti électricien, propagandiste électoral, braqueur de banque, député, commandant dans l’armée, chef d’état-major. À l’âge où l’on atteint sa majorité, l’état de ses services est digne d’un général sur le point de prendre sa retraite.

Pendant la seconde moitié de l’année 1919, Blumkine rejoint la petite équipe de conseillers qui accompagnent le chef de l’Armée rouge, Trotski, dans son train blindé. C’est la sixième vie de Blumkine.

Il y joue tous les rôles et s’y rend bientôt indispensable. De l’organisation de la sécurité du train à la rédaction et à l’impression du journal En route, de missions d’espionnage en territoire ennemi à la traduction et au codage d’informations. Trotski, certains soirs, l’appelle pour lui dicter une note à l’intention du Politburo, quelques pages théoriques d’un essai qu’il est en train d’écrire ou, au cours de rares accalmies de la guerre, pour évoquer la poésie de Baudelaire, d’Essenine ou de Maïakovski. Parfois, Blumkine propose une sortie nocturne avec ses camarades du groupe d’intervention, et Trotski accepte, en recommandant la prudence et en fixant l’heure du retour.

Ces soirs-là, il n’est pas rare d’entendre dans la nuit une explosion à l’arrière des lignes ennemies : un dépôt de munitions en flammes, un pont qui saute, un réseau de télégraphe ou le central téléphonique qui explosent. Tous ces actes portent la signature de Blumkine et de ses camarades, qui rentrent au petit matin comme des matelots éméchés après une nuit de permission. La locomotive est sous pression. Le train démarre aussitôt.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

images
Christian Salmon, écrivain et chercheur, collabore régulièrement à Mediapart. Il publie le 24 août, aux éditions La Découverte, Le Projet Blumkine, un jour, j'ai été bolchévik (280 pages, 19 euros).

Christian Salmon a publié une dizaine d’ouvrages sur le récit, la censure et l’engagement des intellectuels. Il est l’auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte) et des Derniers Jours de la Ve République, chez Fayard. Ses précédents articles sont ici. On peut lire également les billets de blog de Christian Salmon sur Mediapart.