Betty, les pieds dans la terre, nous sauve de la boue du monde

Par

Dans son livre « Betty », l’autrice américaine Tiffany McDaniel raconte une généalogie de femmes meurtries par les violences sexuelles. Comme seuls remèdes : la beauté absolue de la nature, les racines indiennes et l’écriture.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Vous les connaissez peut-être, ces moments d’anxiété, qui vous font pousser loin sous votre lit les romans nécessaires, magnifiques, mais trop noirs, trop durs pour être ouverts. Ces moments où l’on abandonne les sombres Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier pour se délecter de l’inoffensive saga des Cazalet, où l’on sombre dans le sommeil en riant avec Titiou Lecoq et son dépensier Balzac plutôt que de plonger, les yeux exorbités, dans l’effroyable destin des Nickel Boys de Colson Whitehead…

Certaines humeurs ne supportent pas certains livres, et inversement. Betty, roman de l'écrivaine américaine Tiffany McDaniel, paru en France en août 2020 (éditions Gallmeister), est de ces romans qui arrivent à réconcilier la plus pure des beautés et l’absolue cruauté, nous tordant le ventre sans pour autant que l’on puisse cesser de tourner la page, accrochés que nous sommes aux jambes de son héroïne.

mcdaniel-tiffany-betty

Betty Carpenter, née d’une mère blanche et d’un père cherokee, court, marche, grimpe, elle occupe cœur et marge des pages du roman et nous suivons comme aimantés la fillette, le nez dans la boue ou les herbes hautes, frôlant les insectes, les animaux, les humains, de cachette en perchoir.

Cette histoire, fictive mais tissée autour de celle de la mère de l’auteure, provoque un effroi savamment distillé, à mesure que la narration avance. « Devenir femme, c’est affronter le couteau », fait écrire Tiffany McDaniel à son héroïne. Les violences sexuelles marquent au fer rouge la généalogie féminine de Betty Carpenter, et ce n’est pas pour rien que sa créatrice a eu tant de mal à être publiée, jusqu’à ce que la vague #MeToo ne déverrouille les yeux et les oreilles des éditeurs. Son livre est un brûlot, qui donne chapitre après chapitre envie de casser les jambes des vieillards comme la tête des jeunes hommes.

Mais Tiffany McDaniel réussit un tour de force littéraire, tant elle déjoue les attendus. L’autrice crée dans cet océan de noirceur un personnage masculin absolument solaire et magnifique. Le père de Betty, doux, fantasque, bricoleur et artiste, conte comme personne l’histoire indienne et les puissantes femmes cherokees à ses enfants. Pour sa fille cadette, tout est possible, tout est permis, y compris l’écriture comme une bouée de sauvetage.

La mère de la jeune fille sort de la même manière du stéréotype. Pas vraiment aimante ou alors par à-coups, elle traverse la vie avec rudesse, au rythme des naissances, toujours sur le fil de la folie. C'est l’une des autres grandes réussites de Tiffany McDaniel : faire de la folie, pour cette mère et ses enfants, tout à la fois le lieu du merveilleux et de la souffrance.

La nature, loin d’être traitée en simple décor, irrigue le roman, et sauve les personnages comme le lecteur. Ainsi  cette scène magnifique, où la dénonciation d’un grand-père coupable d’inceste se mêle au goût suave des abricots du jardin. Même sentiment dans la description de la rivière, des grands arbres et du potager extraordinaire qui jouxte la maison familiale de guingois où grandit la petite Betty, sixième d’une famille de huit. Ce théâtre dramatique ressemble à une oasis, propice à toutes les aventures et à la joie, face au racisme qui frappe les enfants Carpenter.

Ces derniers, par leur peau brune, leurs croyances, leur pauvreté, insupporte le reste du village de Breathed, là encore jusqu’à la violence. Une petite ville étroite d'esprit, inventée par l’autrice, mais qui pourrait être l’une des nombreuses bourgades blanches et chrétiennes nichées dans les contreforts des Appalaches, au sud de l’État de l’Ohio, sauvée seulement par la présence de quelques marginaux magnifiques.

L'une des peintures de Tiffany Mcdaniel inspirée de son livre Betty. © DR L'une des peintures de Tiffany Mcdaniel inspirée de son livre Betty. © DR

Pour ceux qui hésitent encore, et leur donner le courage d’affronter Betty, il suffit peut-être d’aller admirer les tableaux et dessins que crée Tiffany McDaniel. L’écrivaine, également poétesse et plasticienne, peint comme elle écrit : tristesse et émotion jaillissent des couleurs les plus vives et du trait le plus naïf.

Par son rapport au paysage, aux éléments, à la terre, ce roman semble d’ailleurs fait de la même eau qu’un autre livre publié en 2018 par les Éditions Gallmeister, My Absolute Darling. La vénéneuse nature californienne décrite par Gabriel Tallent y faisait, comme dans Betty, corps avec l’héroïne, soumise elle aussi à l’innommable.

Betty, Tiffany McDaniel, traduit de l’anglais par François Happe, Éditions Gallmeister. Paru le 20 août 2020, 720 pages, 24,60 euros.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Pour le sixième été consécutif, l’équipe de Mediapart vous conduit sur les chemins de traverse de la lecture en vous faisant découvrir des livres que nous avons aimés, mais qui sont passés, pour une raison ou une autre, entre les mailles de notre filet éditorial. Cette série « Au détour des livres » (à retrouver ici) accueille tout type de livres – des romans à la poésie en passant par les essais et la bande dessinée – publiés, traduits ou réédités au cours des douze derniers mois. Nous faisons le pari, au travers de notre sélection, de donner un peu à voir qui nous sommes. Car l’ensemble des salarié•e•s qui fabriquent ce journal, et pas seulement sa rédaction, est invité à prendre la plume. Nous espérons ainsi partager avec vous des chocs littéraires, des écritures singulières et des utopies poético-politiques. Retrouvez les précédentes éditions : celle de 2016, de 2017, de 2018, de 2019 et de 2020.